" Un document exceptionnel, et sur le pèlerinage, et sur l’époque ". Jérôme Garcin à Denise Péricard-Méa.

L'homme à cheval sur les chemins de Compostelle, 1963

1963, l’aventure commence, 4 cavaliers emboîtent le pas d’Henri Roque pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle. Accompagnés depuis le Somport par 4 officiers espagnols, ils atteignent leur but le 28 juin 1963. Partis pour une aventure sans lendemain, comme pour un défi, on découvre, ils découvrent, qu’ils ont été les pionniers de la reconversion du cheval dans la société d’aujourd’hui, qu’ils ont montré le chemin à tous les pratiquants d’équitation d’extérieur.



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Des millions de pèlerins de Saint-Jacques

Très répandue dans les années 1990, l'image de millions de pèlerins médiévaux se rendant à Saint-Jacques de Compostelle s'est estompée. Elle résultait de dénombrements hasardeux. Ce qui était une erreur manifeste. Mais il y avait des raisons pour qu'elle soit dans l'imaginaire collectif compostelan. Sa source est dans les textes de la Bible que Compostelle a utilisés à son profit. Elle était en outre confortée par l'existence de nombreux sanctuaires où saint Jacques était vénéré, partout en Europe. Ces sanctuaires recevaient beaucoup de pèlerins que le XIXe a considérés à tort comme pèlerins de Compostelle.

01/11/2014


Les foules dans le Codex calixtinus

Les premiers textes qui parlent de foules de pèlerins émanent tout simplement de Compostelle, du Codex Calixtinus, cet ouvrage composite rédigé au XIIe siècle et attribué au pape Calixte II. Elles y sont évoquées dans le Livre V, devenu en 1938 dans sa traduction française le Guide du pèlerin : « Tous les peuples étrangers, venus de toutes les parties du monde, accourent ici en foule ». Elles le sont dans la Chronique de Turpin, lorsque saint Jacques demande à Charlemagne de venir délivrer son tombeau et lui promet : « et après toi, tous les peuples de l’une à l’autre mer y viendront en pèlerinage… Ils y viendront depuis le temps de ta vie jusqu’à la fin des temps ».

Le Veneranda Dies

L'origine de ces pèlerins est détaillée dans  le Veneranda dies, long sermon inclus dans la première partie du Codex :
« Là viennent les peuples barbares et civilisés des régions du globe, à savoir Francs, Normands, Écossais, Irlandais, Gaulois, Teutons, Ibères, Gascons, Bavarois, les Navarrais impies, Basques, Provençaux, Garasques [tarasque ?], Lorrains, Goths, Angles, Bretons, Cornouaillais, Flamands, Frisons, Allobroges, Italiens, Pouilleux, Poitevins, Aquitains, Grecs, Arméniens, Daces, Norvégiens, Russes, Georgiens, Nubiens, Parthes, Romains, Galates, Éphésiens, Mèdes, Toscans, Calabrais, Saxons, Siciliens, Asiates, Pontiques (Pont-Euxin, la mer Noire), Bithyniens, Indiens, Crétois, Jérusalemois, Antiochiens, Galiléens, Sardes, Chypriotes, Hongrois, Bulgares, Esclavons (slaves), Africains, Perses, Alexandrins, Égyptiens, Syriens, Arabes, Coloséens (colossiens), Maures, Éthiopiens, Philippiens, Cappadociens, Corinthiens, Élamites, Mésopotamiens, Libanais, Cyrrhénéens, Pamphiliens, Ciliciens, les Juifs et d’autres peuples innombrables. Toutes les langues, tribus et nations tendent vers lui ».
D’où vient cette énumération étonnante ? Elle cite les peuples connus au XIIe siècle auxquels elle adjoint les peuples de la Bible : l’intégralité des peuples nommés dans les Actes des apôtres (2, 7-11) ainsi que les noms des peuples destinataires des Epîtres et quelques autres noms épars, dont elle recopie les listes, selon une habitude courante à cette époque. La dernière phrase est copiée dans l’Apocalypse (7, 4 et 9) : « après cela je vis une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues ». L’image devenue traditionnelle de foules de pèlerins se pressant à Compostelle a donc son origine non pas dans un dénombrement de pèlerins effectivement parvenus au sanctuaire mais dans cette vision de la cohorte des Elus, tellement plus exaltante.

Des sources dans l'Apocalypse de saint Jean

Par une série d’autres emprunts faits à l’Apocalypse, Compostelle s'est présentée comme la nouvelle Jérusalem, l’image terrestre du Paradis où entreront tous les pèlerins.
A l’Apocalypse qui décrit le trône de Dieu :
(4, 2) : « un trône se dressait dans le ciel et, siégeant sur le trône, quelqu’un… Une gloire nimbait le trône de reflets d’émeraude.
(5, 1) « Dans la main droite de celui qui siège sur le trône, un livre
(4, 4) « Autour du trône, vingt-quatre anciens siégeaient »
(5, 11) « Et j’entendis la voix d’anges nombreux autour du trône »,
le Guide du pèlerin répond en décrivant l’autel majeur :
« Au milieu est sculpté le trône de Notre Seigneur comme sur un trône de Majesté, ayant dans la main gauche le livre de vie et bénissant de la main droite, entouré des vingt-quatre vieillards rangés comme les vit le bienheureux Jean, frère de saint Jacques dans son Apocalypse, c’est-à-dire qu’il y en a douze à droite et autant à gauche… Au-dessus, des anges soulevant le trône où se trouve l’Agneau de Dieu… Quatre annoncent au son de la trompette la résurrection au jour du Jugement » .
A la description de la Jérusalem céleste : 
(22, 1-3) : « Un fleuve d’eau jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau… au milieu de la place de la cité et des deux bras du fleuve est un arbre de vie…Le trône de Dieu et de l’Agneau sera dans la cité »
(21, 24) : « La cité n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer… les nations marcheront à sa lumière et les rois de la terre y apporteront leur gloire…ses portes ne se fermeront pas au long des jours car en ce lieu il n’y aura plus de nuit… ».
Le Guide et le Veneranda dies conforment la cité de Compostelle :
« Compostelle, entre deux fleuves… Sur le parvis, une fontaine admirable … avec quatre jets d’eau pour les pèlerins de Saint-Jacques et les habitants » « les portes de cette basilique demeurent ouvertes nuit et jour et l’obscurité n’y pénètre jamais car elle est illuminée de la clarté des cierges ».
Toujours dans le Codex, le sermon Solemnia sacra (Chap. XIX) vient conforter cette idée : 
« Et ainsi que la descendance d’Abraham grandira jusqu’au sommet de la terre et sera élevée jusqu’aux étoiles de la même façon les pèlerins de saint Jacques grandiront sur terre chaque jour et seront conduits, par-dessus les étoiles, à la Patrie céleste avec lui ».

Une première utilisation politique

Alphonse VII, dont Compostelle était le sanctuaire royal, avait compris l’utilisation politique de ces symboles, lui que sa Chronique présente en ces termes :
« Dieu omniprésent a agi par lui et avec lui pour que le Salut soit donné sur la terre aux peuples du Christ ».
Comme Charlemagne, il se voit investi d’une mission divine. Il se veut le Prince universel de la Chrétienté, celui qui, selon les vieilles prophéties sibyllines, réunira les peuples chrétiens sous sa domination, convertira ou exterminera les Infidèles et, au bout du compte se rendra à Jérusalem pour remettre son Empire entre les mains de Dieu. Il y a donc un parallèle saisissant entre les textes sacrés et ceux sur lesquels est fondée la gloire de Compostelle. Le génie est d’avoir utilisé ces foules symboliques au profit du sanctuaire galicien. Quoi de plus naturel si l’on se souvient que l’auteur de l'Apocalypse est Jean l’Evangéliste, frère de Jacques ? Les chanoines de Compostelle ont utilisé aussi la ressemblance physique, souvent soulignée au Moyen Age, entre Jésus et Jacques. Saint Ignace d'Antioche dit ainsi dans une lettre qu’ils se ressemblaient « de figure, de vie, de manière d’être comme s’ils avaient été jumeaux de la même mère ».
La cathédrale est ainsi devenu le but ultime de la longue cohorte des Elus. Pour renforcer cette idée, au XIIIe siècle, c’est saint Jacques lui-même qui apparaît sur son autel majeur, assis sur un trône, en majesté. Cette représentation, inconnue ailleurs semble-t-il, à cette époque, ne rappelle-t-elle  pas la figure du Christ en majesté de l'Apocalypse ? 

Du Moyen Age au XIXe siècle. De la Bible jusqu’à nous

Cette mise en lumière de l'origine des foules pèlerines du XIIe siècle dans les élus de l’Apocalyse offre une vision nouvelle au pèlerin d’aujourd’hui. N’est-il pas plus satisfaisant de marcher dans la clarté de l’Apocalypse qu’à l’ombre de millions de fantômes ? Ces foules évoquées au XIIe siècle sont venues jusqu’à nous par divers intermédiaires.
Elles furent utilisées, sans doute à Compostelle au début du XIVe siècle, dans une fausse Bulle relative aux années jubilaires datée de 1179 : 
« … la participation de pèlerins innombrables qui, en permanence de toutes parts du monde, convergent pour obtenir le pardon de leurs péchés…Les mêmes fidèles du Christ qui, continuellement par mer et par terre, de toutes les parties du monde, convergent vers son église métropolitaine (l’Eglise de Jacques)… ».
Elles redeviennent d’actualité en 1884, lorsque le pape Léon XIII authentifie les reliques de saint Jacques et invite les pèlerins à reprendre le chemin de Compostelle :
« la renommée du sanctuaire espagnol, répandue de tous côtés, amena une immense multitude de pèlerins accourant de presque toutes les contrées de la terre. Et ce pèlerinage devint si fameux qu’il put être mis au même rang que celui des saints Lieux de Palestine et de Rome ».
Après lui, en 1954, le pape Pie XII confirmant les années jubilaires rappelle dans une belle envolée lyrique que :
« les rois, plébéiens, évêques et moines, chevaliers et roturiers, artistes et savants, jongleurs et troubadours, affluaient et refluaient, en alluvion irrésistible et constante, tout au long du chemin de Saint-Jacques ».
Et enfin, Jean-Paul II, le 9 novembre 1982, lançant depuis Compostelle son appel au renouveau de l’Europe, et y invitant les Journées Mondiales de la Jeunesse de 1989 entraîne derrière lui la jeunesse d’Europe et tous les pèlerins d’aujourd’hui :
« arrivaient ici de France, d’Italie, d’Europe centrale, des pays nordiques et des nations slaves, des chrétiens de toutes conditions sociales, des rois jusqu’aux plus humbles habitants des hameaux ; des chrétiens de tout niveau spirituel, depuis des saints comme François d’Assise et Brigitte de Suède (pour ne pas citer tant d’autres Espagnols), jusqu’aux pécheurs publics en quête de pénitence. L’Europe tout entière s’est trouvée elle-même autour du mémorial de saint Jacques, aux siècles où elle s’édifiait en continent homogène et spirituellement unique. »
Il reprend à son compte les affirmations de ses prédécesseurs et leur donne une autorité nouvelle. On peut regretter qu’il ait contribué à prolonger l’erreur historique concernant saint François, négligeant ainsi les études franciscaines. Toutefois, s’agissant des foules pèlerines, ce discours est moins emphatique que les précédents. La lignée des papes, de Calixte à Jean-Paul, a néanmoins transmis fidèlement le message de saint Jean, exhortant les fidèles à rejoindre les foules d’élus en marche. Ce faisant ils ont servi à la fois les intérêts de l’Eglise universelle et ceux de Compostelle qui utilisait savamment leurs textes à son profit.

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Denise Péricard-Méa

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