" Un document exceptionnel, et sur le pèlerinage, et sur l’époque ". Jérôme Garcin à Denise Péricard-Méa.

L'homme à cheval sur les chemins de Compostelle, 1963

1963, l’aventure commence, 4 cavaliers emboîtent le pas d’Henri Roque pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle. Accompagnés depuis le Somport par 4 officiers espagnols, ils atteignent leur but le 28 juin 1963. Partis pour une aventure sans lendemain, comme pour un défi, on découvre, ils découvrent, qu’ils ont été les pionniers de la reconversion du cheval dans la société d’aujourd’hui, qu’ils ont montré le chemin à tous les pratiquants d’équitation d’extérieur.



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Henri Roque promoteur de Compostelle

L'inspirateur des manifestations parisiennes de 1965.

C'est sur une idée d'Henri Roque que René de La Coste-Messelière a organisé les chevauchées de l'année sainte 1965. Il leur a donné une dimension politique qui marque encore le pèlerinage contemporain. Elles lui ont malheureusement permis de diffuser beaucoup d'idées fausses sur Compostelle, allant jusqu'à en inscrire une dans le marbre d'une plaque toujours apposée sur la tour Saint-Jacques à Paris..

19/05/2012


Pionnier du tourisme équestre

1961, l'arrivée à Paris
1961, l'arrivée à Paris
Le nom d’Henri Roque devrait apparaître chaque fois que l’on parle des pionniers du pèlerinage à Compostelle. Il est l’un des pères du tourisme équestre en France et le premier des cavaliers pèlerins de Compostelle pour lesquels il a ouvert le chemin d’Arles. Pourtant il avoue :
  • « Moi, je ne savais pas en 1961 où se trouvait Compostelle ».
Mais, en 1961, il savait bien que se tenait à Paris le premier Congrès du cheval de sport dont l’objectif était d’assurer la survie du cheval dans le monde moderne :
  • Je décidai de m'y rendre pour essayer de faire partager mes convictions par les dirigeants de la cavalerie française. Et pour illustrer mes idées, j'ai décidé d'y aller à cheval. J'ai quitté mon village d'Eygalières, le 15 février pour arriver le 10 mars, journée inaugurale du Congrès, à la porte de Versailles.
Pour certaines personnes qu’il rencontre en Auvergne les chemins qui le conduisent à Paris sont ceux des pèlerins de Compostelle. Et quand, après son exploit parisien, un journaliste vient lui demander quel sera son prochain voyage, il répond, presque naturellement, Compostelle.

1963, chevauchée vers Compostelle

Henri Roque promoteur de Compostelle
En 1963, il y conduit quatre cavaliers tentés par l’aventure mais il est le seul à y croire. Ils réussissent, bénéficiant, à partir du Somport de l’assistance de la cavalerie espagnole.

Ce pèlerinage à Compostelle, l’a marqué à vie. Quinze ans après, Henri est nostalgique (31octobre 1978). Les « frères de pèlerinage » ont marché jusqu’au Paradis, comme l’affirmait Mistral « lou camin de sant Jaque au Paradis nous meno »
  • « Nous étions cinq, cinq copains. Depuis, nous nous sommes perdus de vue, mais pendant 37 jours nous avons vécu ensemble tout éveillés un merveilleux rêve d'enfant. Oui nous étions pareils à des enfants et nous sommes allés avec tous les pèlerins du Moyen Age aux portes du Paradis, à Santiago. »
Sur la route de Compostelle, Henri s’est identifié aux pèlerins du Moyen Age. Ils n’allaient pas tous à Compostelle certes mais, Compostelle alimentait déjà les imaginations. Son initiative a donné une forte impulsion au pèlerinage contemporain. Il le savait bien :
  • « Les cinq cavaliers qui, en mai et juin 1963, ont pris le chemin de Saint-Jacques, et que je guidais, ont sûrement fait beaucoup pour cette découverte du tombeau de l'Apôtre […] »
Il le sait d’autant mieux qu’en 1963, à Burgos, il avait fait la promesse d’y revenir en 1965, comme il le raconte :
  • « Nos cavaliers pèlerins étaient les hôtes des plus hautes autorités de la ville et d'Espagne. Devant une hospitalité si généreuse, […] comment faire pour prouver leur gratitude ? La seule façon de remercier l'Espagne et Burgos c'est de raconter, […] tout ce que l'on a fait pour nous et ainsi nous ferons aimer l'Espagne et nous inciterons les Français à faire comme nous : parcourir la route de Compostelle. Ce soir-là, je promis à M. le Directeur Général du Tourisme espagnol de revenir encore une fois à Santiago, à cheval, et de tout faire pour y emmener cent cavaliers à l'occasion de l'année sainte compostellane de 1965. »
Henri n’a pas oublié, ainsi qu’en témoigne une lettre qu’il envoie, le 28 février 1964, à Marc (le journaliste qui a participé à la chevauchée) :
  • « J’ai écrit au Directeur du tourisme espagnol à Madrid. Je lui propose de l’aider à organiser le tourisme équestre en Espagne et de faire de l’année sainte 1965 une année pilote. »
Il termine imprudemment par cette phrase :
  • « Il faudrait voir le comte. Qu’en penses-tu ? »
Le comte, c’est René de La Coste Messelière, secrétaire de la Société des Amis de saint Jacques que Roque avait accepté à la chevauchée car  il avait mis en avant sa connaissance de l’Espagne et de Compostelle.
 

L’apport d’Henri à Compostelle confisqué par le comte

Le comte participant à la chevauchée
Le comte participant à la chevauchée
Nul ne se souvient d’Henri Roque car René de La Coste Messelière a sciemment occulté son rôle d’initiateur des chevauchées vers Compostelle. Voulant être le champion de Compostelle en France, il ne pouvait admettre qu’un provincial, roturier et inculte l’ait précédé à cheval sur les chemins de Compostelle, lui, de noble ascendance,hispanisant, ancien de la Casa Velasquez. Alors il lui a volé la vedette, profitant de son parisianisme, de son titre et de ses diplômes.

Dans un premier temps, au 3e trimestre de 1963, le bulletin Compostelle de la Société des Amis de Saint-Jacques, dont René est secrétaire, présente, sous un pseudonyme, un court compte-rendu de la chevauchée, sans nommer Henri Roque autrement que par ces lignes d’une grandiloquence ironique :
  • « cet extraordinaire « croyant » qu'est « l'homme à cheval » qui, d'entrée de jeu, pour Dieu et saint Jacques, pour la défense de l'Occident et le renom provençal, pour le cheval et la randonnée, jetait ses six meilleurs chevaux sur la route symbolique. »
En bon archiviste, il savait que, s’il nommait Henri, l’histoire le considérerait comme le pionnier des chevauchées de Compostelle. Il a préféré garder ce titre et la renommée pour lui-même.

En 1964, René s’approprie l’intiative et se nomme « commissaire général des Chevauchées de Compostelle ». Il confisque à Henri le privilège de la médiatisation de la chevauchée de 1965. Le départ de Paris fut orchestré par René de façon particulièrement spectaculaire. Il avait fait graver une plaque de marbre (payée par l’ambassade d’Espagne) à la gloire de la Société des Amis de Saint-Jacques. Elle fut posée très officiellement sur la tour Saint-Jacques par la mairie de Paris.

 

La tour transformée en balise

L'inauguration de la plaque
L'inauguration de la plaque
Le texte prend tout son sens quand on connaît le contexte :

 

DE CET ENDROIT
OU S'ELEVAIT L'EGLISE SAINT-JACQUES DE LA BOUCHERIE PARTIRENT DEPUIS LE Xe SIECLE, DES MILLIONS DE PELERINS DE TOUTES NATIONALITES
VERS LE TOMBEAU DE L'APOTRE SAINT JACQUES A COMPOSTELLE.
POUR COMMEMORER LEUR SOUVENIR
MONSIEUR ALBERT CHAVANAC, PRESIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS, A INAUGURE LE 13 JUIN 1965, CETTE PLAQUE OFFERTE SUR L'INITIATIVE DE LA SOCIETE DES AMIS DE SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE PAR L'ESPAGNE A LA VILLE DE PARIS


Henri accomplit la promesse et se venge

Cette plaque transformant la tour Saint-Jacques en « la plus haute balise sur les chemins de Compostelle », comme le disait René lui-même, payait largement à l’Espagne de Franco les services que sa cavalerie avaient rendus aux pèlerins de 1963. La photo de la cérémonie du départ des cavaliers montre René précédant orgueilleusement la troupe. Derrière lui, quatre cavaliers de front, dont Henri, en second rôle et porte-étendard !
Mais René ne dépassera pas les portes de Paris.

Henri est le seul qui accomplira la promesse. Après ce départ parisien simulé, il repart d’Eygalières, comme il avait promis, pour 1500 km à cheval. René se contente des kilomètres de parade. Henri n’est pas seul, mais accompagné de ses premiers clients. 
A l’arrivée à Compostelle, le 9 octobre, Henri n’a pas oublié son rôle de second lors de la manifestation à Paris. René est sans cheval et il demande à Henri de lui en prêter un. Il refuse :
  • « Je me suis bien vengé : il a dû louer une mule aux grandes oreilles et est entré à Compostelle derrière nos fanions, car je ne lui en avais pas confié. Regarde-le sur ces photos, comme il plastronne, avec son noeud de cravate blanc. »
Retours de bâton : ce n’est pas à lui que René demande le récit de son pèlerinage pour le numéro spécial de Compostelle de 1965 rendant compte des chevauchées.  L’article est signé par une de ses collègues archiviste qui a suivi Henri ! Et c’est encore à René à qui échoit d’écrire le compte-rendu de la revue du tourisme équestre. Henri le constate amèrement :
  • « C’est ce con de comte qui a fait le compte-rendu dans Plaisirs équestres ».
Lequel comte ne signe que de son pseudonyme habituel, Fontegrive, ce qui lui permet habilement de mentionner comme promoteur de l’idée de relais « le secrétaire général des Amis de Saint-Jacques, René de La Coste-Messelière, co-pèlerin et ami [ !!] de « l’homme à cheval ». Et lui permet aussi de présenter sa propre photo à cheval, tout sourire. Le tout sans craindre d’affirmer que « la Société a lancé l’idée » des chevauchées ! Sur six pages et demie, il consacre cinq lignes à Henri !

Mais Henri ne fut pas rancunier. L’année suivante, lors du rallye d’Avignon, il se réjouit sincèrement d’avoir trouvé René de La Coste venu l’accueillir à l’arrivée, sans doute flatté, malgré tout, que « ce con de comte » se soit déplacé depuis Paris.
Après cette opération médiatique confisquée par René de La Coste, ce dernier a organisé quelques rares chevauchées à Compostelle, dont une lors de l’année sainte 1976.
Henri Roque et René de La Coste, Compostelle 1965
Henri Roque et René de La Coste, Compostelle 1965

Compostelle jusqu'au dernier souffle

Mais Henri est bien celui qui y accompagna le plus de cavaliers. C’est plus fort que lui, il a beau dire :
  • « alors je n'irai plus à Compostelle parce que Compostelle c'est un rêve, une mystique et le souvenir qui reste dans mon cœur est tellement merveilleux que j'aurais peur de le ternir en y retournant encore une fois. Peut-être que je ne retrouverais plus Santiago, Santiago du Moyen Age et de 1963. »
Il y est retourné, aussi longtemps que sa santé le lui a permis. Il y retourne tant de fois que lui-même se trompe parfois dans leur nombre, parlant de 7, 10 voire 12 voyages. Après 1963 et 1965 restent des documents pour les années 1966 (où il fait seulement la route du retour Sangüesa-Avignon), 1969, 1971 (année sainte), 1974, 1976 (année sainte), 1979, 1984, 1989. Et il pourra écrire :
  • « J'y ai conduit plus de 200 pèlerins et j'ai montré le chemin à tous les cavaliers du monde »
Sa carrière de maître-randonneur et sa vie de pèlerin se sont éteintes dans une longue maladie… Son exemple a été contagieux pour les pèlerins-cavaliers mais surtout l’utilisation habile de la promesse qu’il avait faite à Burgos a permis de faire de 1965 une grande année qui a durablement marqué l’histoire contemporaine de Compostelle. René de La Coste-Messelière n’a pas été honnête avec Henri, mais Henri, seul, n’aurait pas exploité politiquement l’événement comme le comte a su le faire. Les deux méritent de rester dans l’histoire de Compostelle. Il convient de redonner à Henri Roque la place qui ne lui a pas été reconnue.

J'ai retrouvé le récit écrit par Henri Roque de son premier pèlerinage à Compostelle. Il a été enrichi des souvenirs de Marc Ambroise-Rendu et de Jean-Pierre Bernadac qui ont accompli ce pèlerinage de bout en bout et du compte-rendu du commandant Casaleis de la Cavalerie espagnole chef du groupe des officiers espagnols qui ont accompagné les Français du Somport à Santiago. Il comporte des témoignages de très nombreux amis d'Henri Roque, et celui de Christine de Rivoyre qui a couvert le début du pèlerinage pour le compte de Marie-Claire.
Ce récit paraîtra en avril 2013.

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Denise Péricard-Méa

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