" Un document exceptionnel, et sur le pèlerinage, et sur l’époque ". Jérôme Garcin à Denise Péricard-Méa.

L'homme à cheval sur les chemins de Compostelle, 1963

1963, l’aventure commence, 4 cavaliers emboîtent le pas d’Henri Roque pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle. Accompagnés depuis le Somport par 4 officiers espagnols, ils atteignent leur but le 28 juin 1963. Partis pour une aventure sans lendemain, comme pour un défi, on découvre, ils découvrent, qu’ils ont été les pionniers de la reconversion du cheval dans la société d’aujourd’hui, qu’ils ont montré le chemin à tous les pratiquants d’équitation d’extérieur.



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L'histoire du pèlerinage de saint François à Compostelle

Transformer des légendes en histoire, c'est en assécher l'essence spirituelle. La légende du pèlerinage de François d'Assise à Compostelle est à cet égard exemplaire.

30/01/2014


Pas de pèlerinage dans les premières biographies

Les deux premiers biographes de saint François (1182-1226), Thomas de Celano et saint Bonaventure, qui écrivent avant la fin du XIIIe siècle ne disent mot de son pèlerinage à Compostelle¹. En 1266, La Vie de saint Bonaventure fut imposée comme seule vie canonique par le Chapitre général des frères mineurs.
Parlant des voyages que François entreprit avec ses disciples,Thomas de Celano écrit :
« Frère Bernard et frère Gilles prirent la route de Saint-Jacques ; saint François et son compagnon choisirent une autre orientation ; les quatre autres eurent en partage les deux autres directions ».
Bonaventure rapporte un autre voyage ;
« Il prit donc le chemin de Maroc afin d'annoncer l'Evangile de Jésus-Christ au sultan Miramolin et à sa nation, [...] Mais en Espagne, le ciel, qui le réservait à d'autres choses, lui envoya une grave maladie qui l'empêcha d'aller où il souhaitait. L'homme de Dieu [...] s'en retourna vers les tendres brebis confiées à sa sollicitude... ». Dans son Saint-François d'Assise, Jacques Le Goff date ce voyage de 1214.
Voila la réalité des premiers documents, validés par les franciscains, concernant un voyage de François qui l'aurait conduit en Espagne.
Par la suite apparaissent des légendes.


1 Thomas de Celano : Vita prima, 56 ; Tractatus de miraculis, 34. Saint Bonaventure, Legenda Major, 9/6.

Première légende, « Les petites fleurs de saint François »

La première légende du pèlerinage à Compostelle apparaît au XIVe siècle dans un texte titré Actus beati Francisci et sociorum ejus (Actes du bienheureux François et de ses compagnons), traduit ensuite en italien sous le titre Fioretti, puis en français sous celui de Les petites fleurs de saint François¹ .
Au principe et fondement de l’Ordre, quand il y avait peu de frères, et n’étaient encore établis les couvents, saint François pour sa dévotion alla à Saint-Jacques en Galice et mena avec soi quelques frères, entre lesquels l’un fut frère Bernard (de Quintavalle) ; et allant ainsi ensemble par le chemin, trouva en une terre un pauvre infirme, duquel ayant compassion dit à frère Bernard : fils je veux que tu reste ici à servir cet infirme ; et frère Bernard s’agenouillant et inclinant le chef, reçut l’obéissance du père saint et resta en ce lieu. Et saint François avec les autres compagnons s’en alla à Saint-Jacques. Etant arrivés là et demeurant la nuit en oraison dans l’église de saint Jacques, fut par Dieu révélé à saint François qu’il devait établir moult couvents par le monde pour autant que son ordre devait multiplier et croître en grande multitude de frères. Et par cette révélation commença d’établir saint François des couvents en ces contrées. Et retournant saint François par le chemin de l’aller, retrouva frère Bernard et l’infirme avec qui il l’avait laissé et qui était parfaitement guéri ; dont saint François concéda l’année suivante à frère Bernard qu’il allât à Saint-Jacques.
Un Ange vient visiter le couvent et est jeté dehors par un frère indigne.
En ce même jour, en cette heure que cet Ange se partit, il apparut à frère Bernard, qui retournait de Saint-Jacques, et était sur la rive d’un grand fleuve ; et le salua en son langage, disant : Dieu te donne paix, ô bon frère. Et s’émerveillant fort frère Bernard, et considérant la beauté du jouvenceau et le parler de sa patrie … L’Ange dit à frère Bernard : Pourquoi ne passes-tu delà ? Répondit frère Bernard : parce que je crains le péril pour la profondeur de l’eau que je vois. Dit l’Ange : passons ensemble, n’aie crainte ; et prit sa main et en un clin d’œil le mit de l’autre côté du fleuve. Alors frère Bernard connut qu’il était l’Ange de Dieu… L’Ange disparut et laissa frère Bernard moult consolé, à tant qu’il fit tout ce chemin avec grande allégresse.
C’est pourquoi à Viana sur l’Ebre est une église Saint-François, construite, dit-on, en souvenir de ce miracle. Mais quand ?


1 Edition Paul Sabatier, Paris 1902, p.11.

L’amplification de la légende par les Gascons

Dans ce même XIVe siècle, vers 1370, le franciscain Arnaud de Sarant, gascon et Ministre Provincial des frères mineurs d’Aquitaine compose la Chronique des vingt-quatre Généraux¹ dans laquelle il rassemble « tout ce qu’il put trouver au sujet de saint François ». A plusieurs reprises, il y mentionne explicitement le séjour de François à Compostelle, ainsi que la fondation qu’il aurait faite des couvents de Burgos et Logrono sans qu’on puisse y trouver, là encore, la moindre preuve.
Aujourd’hui on ajoute de nombreux lieux, par exemple Estalla ou Pampelune.


1 Analecta Franciscana, t.3, Quaracchi-Florence, 1897, p. 9, 38, 76, 189 ; Péano, Pierre, ofm, Archivum Franciscanum Historicum, t. 75, 1982, p.99-100.

Les franciscains de Compostelle gravent les « preuves » dans la pierre

Plaque présentant la légende du pèlerinage de saint François (porterie de l'ancien couvent des franciscains)
Plaque présentant la légende du pèlerinage de saint François (porterie de l'ancien couvent des franciscains)
La même tradition se retrouve à Santiago. Elle est due à un Récollet irlandais, Lucas Wadding (1587-1637) qui détaille le séjour de François à Compostelle et fait intervenir le pauvre Cotolay.  Cette histoire fut gravée dans la pierre en 1798, lors de la reconstruction du couvent, et placée sur un mur de la porterie où elle est encore. En voici la traduction :
Quand notre Père saint François est venu visiter l’apôtre saint Jacques, il a été l’hôte d’un pauvre charbonnier appelé Cotolay dont la maison se trouvait proche de l’ermitage de saint Payo au pied du mont Pedroso. Le saint passait ses nuits en prière sur cette colline où Dieu lui ordonna de faire bâtir un couvent à l’endroit qu’on appelle Val-de-Dieu et Val-d’Enfer. Sachant que ce lieu appartenait au monastère de Saint-Martin, le saint demanda au Père Abbé de le lui céder en échange, chaque année, un panier de poissons. Le Père accepta et le saint signa un contrat, comme l’attestent les anciens de Saint-Martin qui l’ont vu et qui l’ont lu. Une fois l’endroit acquis, dit le saint à Cotolay : « Dieu veut que tu bâtisses un couvent pour mon Ordre ». Cotolay lui rétorqua que comment un pauvre charbonnier pourrait s’attacher à une telle entreprise. « Va jusqu’à la fontaine, lui répondit le saint, et là-bas Dieu te fournira les moyens ». Cotolay obéit et il trouva sur place un trésor qui lui permit de bâtir le monastère. Dieu bénit la maison de Cotolay qui fit un beau mariage et devint régent de la ville où il fit lever des murailles qui précédemment passaient à travers le quartier de l’Azabacheria et qui maintenant bordent le monastère de San Francisco. Son épouse a été enterrée à la Quintana et Cotolay,  fondateur de cette maison, dans une urne qu’il a lui-même choisie. Il est mort dans la paix du Seigneur en 1238


Un tombeau pour valider la légende

Le tombeau dit de Cotolay, porterie de l'ancien couvent des franciscains
Le tombeau dit de Cotolay, porterie de l'ancien couvent des franciscains
Un tombeau dit « de Cotolay » fut placé en vis-à-vis de cette plaque gravée et surmonté de cette inscription assez sybilline :

A Cotolay fondateur de ce couvent le 6e jour
d’octobre de l’année 1728.
Elle a été habilitée et on a commencé à
utiliser cette porterie le 13e jour
de juin de 1826.


Mémoire des franciscains à l'entrée de l'hôtel

Après la pauvreté, un hôtel de luxe
Après la pauvreté, un hôtel de luxe
En 1962, les bâtiments désaffectés du couvent furent transformés en hôtel de luxe, un hôtel qui n’oublie pas son saint patron.
Sur la porte d’entrée en verre sont gravés ces mots :

COUVENT
SAINT-FRANÇOIS
HÔTEL MONUMENT
SAINT-FRANÇOIS ***
 
Sur le mur à droite de la porte d’entrée :

AU VÉNÉRABLE COLLÈGE DE MISSIONNAIRES FRANCISCAINS. FORGE DE MARTYRS, CÉNACLE D’APÔTRES, UNIVERSITÉ D’HOMMES ILLUSTRES, GARDIEN DU SÉPULCRE DE COTOLAY, LUMIÈRE DU MAROC [?]. LE CONSEIL SUPÉRIEUR DES MISSIONS MDCCCLXII

Comme souvent, l’histoire vraie se bâtit sur la foi d’une légende, car, pendant de longs siècles, le couvent des Frères Mineurs a payé le tribut des poissons : un document d’archives témoigne encore de cette pratique au XVIIIe siècle : un reçu délivré aux Franciscains locaux par l’abbé de Saint-Martin, le 21 Mars 1733, pour la remise « d’une corbeille de poissons (una cestilla de peces) ». Et ce paiement témoigne à n’en pas douter de la cession du terrain appartenant aux moines de Saint-Martin aux nouveaux arrivants, les Franciscains... pas de la venue de saint François ni de la profession de Cotolay.

Note : les traductions des inscriptions sont de Pablo Nogueira    


Tromper en transformant une légende en histoire, c'est en oublier l'esprit

Aucun historien spécialisé dans les études franciscaines ne parle d’autre chose que de légende. L’un d’eux, Raoul Manselli (1917-1984), pense même que François n’est pas allé en Espagne. Il note que ses buts ne sont pas le pèlerinage, mais le désir d’aller au-devant des musulmans et, par delà, au martyre. Tout ceci n’empêche nullement d’apprécier pour elles-mêmes ces légendes pleines de rêve et de conclure, comme le fait un pèlerin d’aujourd’hui qui a cherché à savoir : « Si François n’a pas atteint Compostelle, son esprit de dépouillement est bien vivant tout au long du Chemin, et c’est même là, à mes yeux, la clef du pèlerinage ». Nul besoin donc de chercher à tromper en rendant « hautement probables les traditions du passage de François à Santiago ».
Que chacun trouve sa clef pour ouvrir la raison de sa démarche, voilà qui est trop intime pour que l’historien ait le droit de s’y immiscer. Son intervention se limite à distinguer les textes authentiques des autres et à retrouver les traces historiques de la naissance des légendes…

Mais les affaires sont les affaires

Aujourd’hui, les franciscains de Compostelle (ou ceux qui parlent en leur nom, ce qui est plus probable) continuent d’affirmer que la venue de saint François est historique. Tout au plus nuancent-ils le miracle de Cotolay : L’ordre des franciscains naquit comme une réponse à la corruption des monastères enrichis. Alors on inventa cette légende afin de ne pas associer l’origine de ce couvent à la donation d’un puissant mais à celle d’un pauvre parmi les pauvres.

Voici le message reçu d'un correspondant italien, après la parution de notre article, Le parti d'en rire, annonçant les festivités de Narbonne mêlant saint François et saint Jacques :
« Eh bien, cette légende de saint François pèlerin à Compostelle est arrivée à Narbonne aussi..... Même les franciscains italiens se sont opposés à cette falsification historique ! Mais la Confraternita de Pérouse, la Galice désespérée de ne pas avoir eu une prolongation de l'année sainte et tous les titrés ou incultes, qui espèrent des fonds européens pour tout et n'importe quoi ont fait en sorte que des célébrations soient programmées en 2013-2014 (deux ans !!!). »

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