Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques
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1950, la France de retour à Compostelle, étape n° 68

Denise Péricard-Méa

L’offrande du ciboire du maréchal Pétain par l’ambassadeur de France à Compostelle fut présentée par la presse espagnole comme « une pieuse invocation à la paix universelle ». « Baroud d’honneur » de l'ambassadeur d'un pays fragmenté selon les attachements à Vichy, Alger ou Londres, elle sonnait le glas de bonnes relations d’Etat franco-espagnoles. Dès la fin de la guerre, la frontière fut pratiquement fermée entre la France et l'Espagne, avant de l’être complètement du 1er mars 1946 au 10 février 1948, avec rupture des relations diplomatiques.
Mais le pèlerinage à Compostelle resta comme un phare, éclairant de futures relations.



PÈLERINER dé-CONFINÉS
Avec Denise Péricard-Méa et les Constellations Saint-Jacques
Etape n°68

Il le fut pour des initiatives privées, l’organisation de pèlerinages par Charles Pichon, le tournage d’un film sur le Camino francés par l’abbé Henry Branthomme qui seront présentées dans la prochaine lettre.

Il le fut aussi pour les institutions françaises en Espagne, la Casa Vélasquez sous la direction de Maurice Legendre, et l’Institut français sous celle de Paul Guinard. L’année sainte de Rome de 1950 leur donna l’occasion d’une nouvelle manifestation de prestige, l'organisation d'une exposition. L'image ci-dessous, présente la couverture du catalogue de cette exposition.
Couverture du catalogue de l'exposition
Couverture du catalogue de l'exposition

La France et les chemins de Santiago

Tel est le titre percutant de cette exposition, conçue depuis plusieurs années dans l’esprit de propagande, en ligne avec la politique de Piétri. Autrement dit :

« comment la France a puissamment contribué à la connaissance de Compostelle en dehors de l’Espagne ».

Cette exposition a d’abord été présentée à Compostelle du 14 au 30 juillet 1950 à l’Institut du Padre Sarmiento (prestigieux centre de recherche), ensuite à Burgos puis à Madrid à partir d’octobre.
Elle comprenait « des documents graphiques et la littérature traditionnelle à l’Institut […] et un stock de livres, cartes et photos, réuni à Paris ».
Faute d’en présenter une liste, le catalogue définit leur objectif :  « préciser l'importance que le pèlerinage a eue dans la vie française, non seulement au Moyen-Age mais jusqu'à la fin du XVIIIe siècle » dans les domaines les plus divers  ».
En quatre thèmes, elle soulignait le rôle essentiel de la France dans le rayonnement de Compostelle à l’étranger.
1. L'histoire du pèlerinage en France, sa signification religieuse et sociale au cours des siècles.
2. Les différents chemins à travers la France vers Santiago, avec les sanctuaires qui les jalonnent, nés ou créés grâce au pèlerinage.
3. Art et littérature du Camino de Santiago, souvenirs en Espagne de l'art roman et l'épopée des légendes de la France.
4. Iconographie de Santiago en France.

L'introduction, à la page 3 du catalogue
L'introduction, à la page 3 du catalogue

Soyons réalistes ! Cette exposition a été conçue pour « servir au maximum notre propagande », selon les mots de Piétri en 1943. Le début de l'introduction en témoigne, utilisant au profit de Compostelle le  jubilé romain.

« Pour tous les amoureux du trésor spirituel de l'Occident chrétien, cette année 1950 porte au premier plan de l’actualité le souvenir des pérégrinations jacobéennes. En effet et avant tout, 1950 est « l'Année Sainte », au cours de laquelle s’impose l’évocation des innombrables pèlerins et romieux des siècles passés. Mais, en outre, la publication en Espagne de deux importants ouvrages de synthèse historique fait date dans l’essor des études jacobéennes ».



Le catalogue cite ensuite les travaux les plus récents des chercheurs espagnols et étrangers et, pour la France, ceux de Joseph Bédier, Emile Mâle, Elie Lambert, Paul Deschamps, Georges Gaillard, Jeanne Vielliard, etc.

Prrocession sortant de la cathédrale du Puy
Prrocession sortant de la cathédrale du Puy

Le rédacteur du catalogue, sans doute Paul Guinard, ne s’est pas encombré d’histoire, il a écrit pour la gloire de son pays. Malheureusement, à posteriori, son travail a été pris pour scientifique et est devenu la Bible qui a encore trop souvent cours aujourd’hui.
L'image ci-dessus en est un exemple. Cette procession sortant de la cathédrale du Puy devant des habitants de la ville agenouillés est-elle vraiment en partance pour Compostelle ?

L'énigme du catalogue

L’auteur du catalogue apporte une information inédite :

En France, il s’est formé une Association des Amis de Saint-Jacques de Compostelle qui, non seulement propose une étude historique et artistique, mais a créé à Paris une bibliothèque et un musée de Santiago ; […] Et la jeune association s’est dotée d'un patron symbolique : le premier pèlerin venu de France dont le nom nous a été gardé par l'histoire, celui de l'évêque du Puy, Godescalc, qui a parcouru le camino francés voici exactement un millénaire ».


Comme chacun sait, la Société des Amis de Saint-Jacques passe pour avoir été fondée en juillet 1950 bien qu’elle n’ait été déclarée au J.O. que le 25 juillet de l’année suivante.Serions-nous aux sources de cette association ?

Il n’est pas impossible que l’idée ait jailli lors du rassemblement des œuvres qui s’est fait à la demande de Paul Guinard (membre d’honneur de la Société), sous la houlette d’Elie Lambert, (futur membre d’honneur), en partenariat avec la Bibliothèque Nationale où Jean Babelon, (futur président), est conservateur et celle de la Sorbonne, où enseigne Elie Lambert.
Plusieurs étonnements cependant : l’auteur du catalogue donne des informations dont la Société n’a jamais fait état. Il parle d’une bibliothèque et d’un musée déjà créés, ce qui évoque un fait ancien et indique que cette association se serait « dotée d'un patron symbolique : le premier pèlerin venu de France, l'évêque du Puy, Godescalc, qui a parcouru le camino francés voici exactement un millénaire ».


Une réussite ?

Certes, cette exposition a été une réussite, mais très ponctuelle et seulement pour la  mise en valeur de Compostelle. Malheureusement, le but final de promouvoir la France en Espagne n’a pas été atteint. Les financements gouvernementaux ont été drastiquement diminués pendant que l’Amérique apportait sa manne… et sa langue. Aujourd’hui, seuls les aînés cultivés ont étudié le français au lycée ; très peu d’étudiants le parlent. France et Espagne se sont ignorées-détestées pendant trop longtemps.

A Compostelle, les musées ignorent notre langue ; les cartouches sont traduits en castillan et anglais. Les pèlerins français apprécieraient que leur langue soit utilisée comme cela a été fait par leur pays pour faire connaître Compostelle.