Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Bordon 2, lettre n°123


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 17 Novembre 2012 modifié le 19 Novembre 2021

La lettre 121 se terminait sur une série de questions auxquelles il est maintenant possible d’apporter des réponses grâce à deux de nos informateurs, Félix Cariñanos San Millán et la direction du Centre d’interprétation de la réserve du lac de Las Cañas.



Les archives de la mairie de Viana

Félix Cariñanos a lu en détail pour nous les archives du 7 avril 1963 à novembre 1964.
A l'origine, trois promoteurs de Logroño présentent un avant-projet d’une « auberge El Bordón del Peregrino sur la route de Santiago », premier élément d’un complexe sportif et touristique. Pour persuader le conseil municipal de leur donner les terrains situés autour du lac de Las Cañas, les trois hommes s'appuient, sans la mentionner, sur la promotion faite pour l’année sainte 1965, déjà lancée, rappelons-le, par Fraga Iribarne, ministre du tourisme : cette installation

« serait sans aucun doute d'un grand bénéfice pour la ville de Viana, compte tenu du mouvement touristique progressif qui augmente chaque année et qui, naturellement, exige que les touristes soient attirés par des installations confortables et bien équipées dans un confort moderne, comme c'est le but du projet ».


Le mot « pèlerin » n’est pas prononcé, si ce n’est dans l’énoncé de l’enseigne. Touriste ou pèlerin peu importe. Pour eux, comme pour la mairie, seul compte l’apport de visiteurs venus de loin, susceptibles de revivifier la région. Le registre des délibérations est très clair : les cavaliers français qui doivent arriver le 13 juin seront les premiers visiteurs de la Route.
 
De fait, le conseil municipal semble mis devant le fait accompli car, le 11 avril, soit 4 jours après cette réunion, trois pèlerins d’Estella, José Mª Jimeno d'Artajona, Antonio Roa et Jaime Eguaras d'Estella ont noté sur leur carnet de route :

« Nous traversons la frontière entre la Navarre et La Rioja. À gauche de la route, l'auberge El Bordón del Peregrino est en cours de construction. Les projets doivent être ambitieux, à en juger par l'étendue des terrains destinés aux installations »1.

A cette date, le chantier est déjà en route. Alors que l’accord officiel ne date que du 25 avril, sous réserve assez cocasse :

de la présentation par les demandeurs de l'avant-projet et du rapport, ainsi que de la délimitation des terrains nécessaires » 2.

Henri Roque et ses compagnons ont bien été reçus le 13 juin, sans savoir que l’accord de la mairie devait être entériné par le Conseil provincial de la Navarre qui n’est arrivé que le 11 octobre, sous certaines conditions :

« Dans cet accord, la Diputación détaille les conditions à remplir par les promoteurs pour réaliser lesdits travaux » 3.

 

Félix Cariñanos rapporte l’écho enthousiaste dans la presse de l’époque de cette extraordinaire proposition. Le journal Viana, publié par l'équipe sacerdotale de la paroisse Santa María de la Asunción, publie deux articles. Le premier était intitulé El camino de Santiago a su paso por Viana (Le chemin de Saint-Jacques à son passage par Viana) ; le second, PEREGRINOS [sic] (spécialement mis en évidence parmi les autres). Voici sa teneur :


C'était le 13 juin. Fête du Corpus Christi. Les pèlerins équestres Caballeros de Santiago, quatre français et quatre espagnols, ont annoncé leur arrivée à Viana. Leur arrivée a coïncidé avec la bénédiction et l'inauguration officielle de el Bordón del Peregrino, cette auberge médiévale de pierres brutes qui anticipe les rêves fantastiques qui s'envolent sur les rives du marais. D'un geste chevaleresque, quatre jeunes gens de Viana sont allés à leur rencontre et à l'orée du territoire communal ont donné le premier salut à cette ambassade franco-espagnole. A La Solana, ils trouveront à leur arrivée toute la ville de Viana qui leur a réservé un accueil spontané et chaleureux.
 

Félix Cariñanos a vécu ce 13 juin mémorable. Les gens, dit-il, sont arrivés effectivement avec toutes sortes de véhicules mais aussi à pied sur ce parcours de 4 km menant aux marais où les jeunes allaient se baigner. Mais les travaux traînaient en longueur :

« La vérité est que nous, les jeunes de 15 ans, ne croyions pas vraiment que ce rêve allait se réaliser. Je m'en souviens qu’un jour où nous nous sommes approchés du monticule, nous avons fait part de nos doutes au gardien qui surveillait la construction et ses environs ; il a insisté à maintes reprises sur le fait que le projet était toujours en cours, sans nous convaincre ».

Il rapporte aussi :

« D'autre part, je me souviens des commentaires des agriculteurs dont les terres étaient situées à proximité du lac ne voyaient pas les travaux d'un bon œil ; ils pensaient que l'opération pouvait affecter non seulement les terres de la mairie mais aussi les leurs, fertiles en raison de la proximité de l’eau. Ils n'étaient pas prêts à vendre ».

Enfin, le 9 novembre 1964, le Conseil fut avisé officiellement que les promoteurs, « en raison de diverses circonstances, ont décidé de ne pas réaliser un ouvrage aussi fabuleux ». Ils ne restent intéressés que par le terrain où est installé El Bordón del Peregrino afin d'y construire, « s'ils le jugent opportun, un Parador » 4.  

Le Conseil prend acte et demande que lui soient présentés les nouveaux projets. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe, puis ce fut alors le silence. Le projet a-t-il été rejeté par le Gouvernement de Navarre ? Mais c’est lui qui a repris tout l’ensemble du site.
Peu à peu, les pierres de taille de la fin du XVIIe siècle, apportées pour servir d’entrée au complexe ont disparu. Elles provenaient, dit-on, de la démolition du Balcón de Toros érigé sur la Plaza del Coso par l'architecte français Juan de Raón en 1689. En fait, si l’on en juge par la photo, il a dû s’agir d’une démolition partielle puisque ce palais existe toujours. Il servait de loge d’honneur lorsque les autorités municipales présidaient les corridas qui avaient lieu sur la place.

Et Félix Cariñanos de conclure :

« C'est ainsi que la bâtisse inachevée a traversé les décennies des années 60, 70 et 80, après avoir dû supporter ce couplet satirique, peint sur une surface carrée cimentée sur son flanc sud, avec la marque d'un feu de joie probablement réalisé par des chasseurs dans la zone des marais : 
 


Poème


Malgré ce poème désenchanté, rien ne permet cependant de penser à un quelconque scandale financier. Il n’en reste aucune trace écrite ou orale. Ces vestiges ont été sauvés dans les années 1990 lorsque le gouvernement de Navarre a construit un observatoire d'oiseaux dans ce site historique qui, entre autres titres, a été inscrit en 1995 sur la liste des zones humides d'importance internationale (convention de Ramsar). L’ancienne auberge abrite aujourd’hui un Centre d’interprétation de la réserve naturelle du lac de Las Cañas. Le nom de cet Observatoire des oiseaux montre que la mémoire de ce projet de 1963 lié au Camino francés est toujours vivante, puisque tant le gouvernement de Navarre que les habitants de Viana lui donnent le même nom qu'à l'époque : El Bordón
Enfin une dernière question : parmi les 3000 visiteurs, combien de pèlerins ?
 

Le Bordon et l’Esprit du chemin

Nous avons vu qu’en 1963, le projet de construction est engagé par des promoteurs. Il s’agit pour eux de profiter de l’afflux de touristes attendu le long de la route de Santiago et de la Galice. Il est à finalité économique et le passage d’Henri Roque et de ses cavaliers est rapidement exploité pour assurer la promotion de ce projet. Ils sont reçus à ce titre comme des hôtes de marque. Mais rien ne laisse penser que la vocation du Bordon soit de traiter les pèlerins autrement que les touristes ou les sportifs auxquels il est également destiné.
 
Le 9 novembre 2021, le quotidien ABC a présenté une étude montrant l’intérêt économique du pèlerinage. Le sous-titre « Huit pèlerins sur dix reviendront en Galice en tant que touristes » en constitue une information importante. Mais l’essentiel repose sur une comparaison du volume et de la nature des dépenses de chaque population. Elle justifie le titre « Un pèlerin génère plus de deux fois l'impact économique d'un touriste classique ».
Un forum rapporte l’indignation d’un pèlerin français qui a déformé le titre en « En Galice un pèlerin vaut mieux que deux touristes » avant de conclure que l’article « dit assez combien l’esprit du chemin est [ … ] irrémédiablement perverti ». 
 
L’histoire du Bordon de Viana montre que l’esprit qualifié aujourd’hui de « perverti » était celui des promoteurs de 1963.  
Les dernières années du XXe siècle, ont idéalisé l’image projetée sur les pèlerins médiévaux par les érudits du XIXe. Elles ont fait du pèlerinage un nouveau bien qui doit être ouvert à tous. Elles ont développé un nouvel « esprit du chemin » dans lequel l’hospitalité a acquis une place qu’elle n’avait pas précédemment.
Elles ont rendu insupportable à certains l’idée que l’on puisse gagner sa vie en exploitant le pèlerin comme ce qu’il a toujours été : un touriste.
 
Cette évolution peut être interprétée comme un progrès dans la façon de considérer le pèlerinage. N’est-il pas temps que les organismes concernés s’emparent de ce sujet et en explorent toutes les conséquences en ne le limitant pas à Compostelle ?

Documents cités au § précédent

Le 11 novembre 2021, l'indignation de Gilles, pèlerin, à la lecture de 
En Galice un pèlerin vaut mieux que deux touristes   
Un pèlerin a plus de deux fois plus d’impact économique qu’un touriste conventionnel.

Voir l'article sur le site du quotidien :
https://www.abc.es/espana/galicia/abci-peregrino-genera-mas-doble-impacto-economico-turista-convencional-202111092008_noticia.html
L’article est en espagnol mais l’intitulé dit assez combien l’esprit du chemin est bel et bien irrémédiablement perverti.
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Notes

1- Jimeno, José Mª, El renacer de la Ruta Jacobea desde Estella. Los Amigos del Camino de Santiago y la peregrinación de 1963, Editorial Pamiela, Pamplona, 2010, p. 199.
2- Arch. municipales de Viana, 1.2.1. Livre 0097, procès-verbaux du conseil municipal, 1963, 4, 27, p. 50-52.
3 - Arch. municipales de Viana, id., ibid., p. 106-107.
4 - Id., ibid., p. 223.
5 - Archivo de Félix Cariñanos, "Peregrinos", Revista Viana, nº 2, 1963, pp. 3 y 6.

Denise Péricard-Méa