Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques
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Compostelle dans les relations France-Espagne au XXe siècle, (2/ Vers Compostelle en 1938), étape 61

Denise Péricard-Méa

Le comité France-Espagne créé en 1934 n’était pas la première association créée pour développer les relations franco-espagnoles. Dans les années 1920, un « comité de rapprochement franco-espagnol », aristocratique et catholique, avait été constitué, sous la présidence de l’amiral Lacaze, membre puis président du Conseil d’administration de la Casa Velasquez. Le monde intellectuel français se trouvait politiquement partagé…



D’une guerre à l’autre

Au début de la guerre civile, les Français en Espagne se voulurent neutres et obéirent aux règles du gouvernement espagnol légitime, bien que leurs opinions politiques personnelles soient parfois divergentes. Ceci n’empêchant pas des contacts officieux du gouvernement français avec les nationalistes espagnols, dès 1937.

La guerre a interrompu les activités du « Comité France-Espagne » de 1934, malgré les efforts de Jean Babelon et Jean Camp de fonder un Centre Cervantes. On leur a bien sûr reproché leur soutien des Républicains.

Le comité de rapprochement franco-espagnol de 1920 renaît en 1938, utilisant, comme celui de 1934, le nom de « Comité France-Espagne » mais toujours avec l’amiral Lacaze comme président. Deux personnes en furent les chevilles ouvrières ; en France, le secrétaire général, Charles Pichon, journaliste spécialiste des questions religieuses, pour qui la « commune catholicité » pourrait être un terrain sur lequel bâtir de nouvelles relations après la fin de la guerre civile ; et, en Espagne, Maurice Legendre, directeur adjoint de la Casa Vélasquez. L'abbé Jobit, professeur à l'Institut catholique, ancien membre de l'Ecole des Hautes Etudes Hispaniques, se joignit à eux.

Ce Comité fut placé sous le haut patronage des cardinaux français et fit des pèlerinages son cheval de bataille pour le rétablissement de relations apaisées entre les intellectuels de tous bords. Dès le mois d’août 1938, Maurice Legendre, pro-caudillo, obtint un sauf-conduit pour un pèlerinage de 190 Français , délégation reçue à la frontière par le général Moscardó, défenseur de l'Alcazar à Tolède en 1936.

Malgré les destructions de leur maison (ici avant l'effondrement de la façade), les pensionnaires de la Casa Velasquez jouèrent un rôle important dans les relations franco-espagnoles
Malgré les destructions de leur maison (ici avant l'effondrement de la façade), les pensionnaires de la Casa Velasquez jouèrent un rôle important dans les relations franco-espagnoles

Après Legendre, Pichon à Compostelle

Dans ce même été 1938, Charles Pichon, informé par Maurice Legendre, organisa un pèlerinage à Compostelle. 25 ans plus tard, en 1963, il en fit une relation enthousiaste dont sont extraits les passages en italique de la présentation ci-dessous.

« Je fus approché par des Français qui s’intéressaient sur le plan du tourisme à une reprise avec l’Espagne et qui se tenaient déjà d’ailleurs en relations avec la Direction générale du Tourisme du Gouvernement de Burgos » 

Voici un bel exemple des relations officieuses entre nos deux pays. Le gouvernement franquiste fut reconnu par la France le 25 février 1939. Le 2 mars, le maréchal Pétain fut nommé ambassadeur de France en Espagne.

Sans donner de détails, Pichon indique que « Débarrassé des soucis financiers, il put s’appliquer à préparer le plan du prochain pèlerinage et à en recruter les pèlerins ».

Le contexte et la suite du récit laissent penser que les relations avec Burgos ont su trouver le financement nécessaire, au moins pour la partie espagnole du voyage. Mais il restait une

Question primordiale : ouvrir la frontière qui se trouvait alors fermée des deux parts. Du côté espagnol, pas de problèmes car Burgos voyait sans aucun déplaisir cette visite imposante de catholiques français. En revanche, du côté français il y avait plus de difficultés étant donné la situation politique du moment. Et je pensais que la meilleure solution devait encore se trouver à l’archevêché de Paris ».

Le cardinal Verdier lui donna une lettre de recommandation qui lui permit d’obtenir les visas nécessaires, « sous la condition expresse que les pèlerins s’abstiennent en Espagne de toute activité politique ». Les pèlerins purent traverser la frontière.

« De l’autre côté nous attendaient sept cars orange récemment acquis par la Direction générale du Tourisme, avec celui qui devait pendant quinze jours nous conduire à travers la Péninsule, le Directeur lui-même. Dès Irun je compris quel accueil nous avait été préparé ».

Irun en 1938
Irun en 1938

« Irun était à cette date un pur décor, une ville de façades criblées de balles et dressées devant du vide ; d’ailleurs une partie de la population vivait dans les caves ».
« Or, dans cette cité mutilée, régnait en notre honneur une animation incroyable. Irunais et Irunaises nous attendaient, debout devant leurs maisons mortes, et nous faisaient joyeusement signe de la main pendant que les enfants, des nuées d’enfants, munis de petits drapeaux, les agitaient avec frénésie.
A Irun, les pèlerins sont entrés dans un autre monde, le monde des vainqueurs. La cité porte les traces de la guerre. Avec quelle désinvolture ses façades sont-elles traitées de décor ! Ces drapeaux agités par les enfants sortaient-ils des caves ou leur avaient-ils été distribués ? Dans cette région du Nord particulièrement ravagée, les survivants sont-ils sortis spontanément de leurs caves ? Qui leur a demandé de faire honneur aux futurs touristes qui allaient ramener la richesse en Espagne ? L’ordre ne leur avait-il pas été intimé de recevoir joyeusement les arrivants, sous peine de représailles ?  Pichon dit avoir compris cet accueil, comme il a compris la mise à disposition d'autocars depuis lesquels les bons pèlerins ont, innocemment, regardé le spectacle. Impossible de lire ce récit sans un serrement de coeur.
Autocar de tpurisme espagnol des années 30
Autocar de tpurisme espagnol des années 30

Entre Irun et Santander : Guernica

Les pèlerins ne sont sûrement pas passés par Guernica
Les pèlerins ne sont sûrement pas passés par Guernica
Journaliste, Charles Pichon avait sûrement entendu parler du tableau de Picasso portant le nom de cette ville. Peut-être même l'avait-il vu exposé à Paris en 1937.
Comment ne pas penser à cette ville martyre ? Quelles purent être les pensées des pèlerins de 1938 dans les autocars passant non loin d'elle pour les conduire à Salamanque  et Santander ?
A Santander, ville dévorée par des incendies, le clergé disait sa messe dans un garage et l’arrivée de nos 24 abbés, posa le problème imprévu des 24 autels à trouver dans l’instant. On les trouva (ou on les fit). Le clergé local y concourut de fort bonne grâce, heureux d’ailleurs de témoigner à des prêtres français une sympathie fraternelle ».

L'accueil fraternel du clergé est compréhensible.
Mais Charles Pichon a-t-il vraiment cru à la spontanéité de l'accueil populaire ?

La semaine prochaine :
Pichon et ses pèlerins à Compostelle.


Lettres hebdomadaires et Constellations

Ces Lettres sont publiées au nom de l'association Constellations Saint-Jacques. Je vous reparlerai du projet européen de cette association. Elles sont envoyées aux abonnés et aux adhérents de la Fondation David Parou Saint-Jacques par le site Hello Asso. Il est aussi possible d'envoyer une participation à la Fondation au 39 rue du Sergent Bobillot, 37000 TOURS.