Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques
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Compostelle dans les relations France-Espagne au XXe siècle, (3) Avec Charles Pichon à Compostelle en 1938, étape 62

Denise Péricard-Méa

Pèleriner en 1938 n’était pas une promenade de santé. Dans son récit de 1963, Charles Pichon n’indique aucune date et ne cite pas tous les arrêts. Un compte-rendu de La Croix du 7 septembre 1938 apporte des précisions.



La fin du voyage vers Compostelle

Le Christ miraculeux de Limpias
Le Christ miraculeux de Limpias

Départ de la frontière le dimanche 4 septembre au matin. En cours de route, arrêts à Irun, Saint-Sébastien, Bilbao, Limpias, Santander, Covadonga, etc. On ne connaît pas la suite des étapes mais on peut supposer que ce furent Oviedo puis Compostelle, au choix, par León ou par La Corogne.

L’arrêt prévu à Limpias n’est pas souvent mentionné dans les guides d’aujourd’hui. Il était prévu un temps de recueillement devant le Christ miraculeux qui, en 1919, avait souffert la Passion sous les yeux des fidèles. Dans l’entre-deux guerres, on dit que 4 000 pèlerins venaient quotidiennement se recueillir devant lui. Aujourd’hui encore on peut voir le sang séché à l’endroit de ses blessures.

Un détour encore par Covadonga, lieu de la première victoire des chrétiens sur les Sarrasins, au tout début du VIIIe siècle, première étape de la Reconquista.


MONTJOIE ! L’arrivée des pèlerins à Compostelle

Ils passent sans aucun doute la nuit de dimanche à lundi dans l’autocar et arrivent, à l’aube, en vue de Compostelle. Charles Pichon s’exclame :

« Enfin, au bout de ce long cheminement entre terre et ciel, jaillit de l’un des cars le cri de Montjoie ! Sur l’azur léger de la Galice se profilaient les deux flèches baroques de l’Obradoiro »

La Croix détaille le programme très chargé de la journée
« La plupart ont assisté à 8h30 à une messe de communion qui a été dite à la cathédrale. Une grand messe a été célébrée à 10h30, à l’entrée de la cathédrale, car la masse des fidèles était telle que tous n’auraient pu trouver place à l’intérieur. Une procession a été organisée ensuite ».
L'information de La Croix selon laquelle une masse de fidèles était à l'extérieur ne révèle-t-elle pas l'ampleur de la propagande faite à cette occasion et le nombre de personnes qui, ayant suivi la procession, n'ont pas eu accès à la cathédrale ?
Selon Charles Pichon, la procession a eu lieu avant la messe solennelle, à partir du paseo de la Herradura, la grande promenade qui traverse le parc de la Alameda, aux portes de la vieille ville. Il paraît peu vraisemblable que Charles Pichon ait à ce point enjolivé ses souvenirs pour livrer, 25 ans plus tard, le récit suivant :

« Et maintenant qu’ils avaient atteint le tombeau du Patron de l’Espagne, il convenait de donner à la démarche des Français toute la solennité et l’éclat que comportait, après une longue interruption, la reprise du millénaire « chemin français » : ils feraient leur entrada solennelle en cheminant de la Herradura jusqu’à la Basilique, qu’à la Basilique ils auraient un office également solennel avec le Botafumeiro et ofrenda, qu’ils auraient une réception solennelle au Palais Rajoy ».

La Herradura, dans le parc de la Alameda.
La Herradura, dans le parc de la Alameda.

« Le ciel nous souriait à tous égards. Les trois actos furent nobles et forts beaux. Aucun peut-être ne fut aussi émouvant que le défilé de l’ofrenda. Derrière les drapeaux s’avançaient sur deux files d’abord les dames et les jeunes filles – beaucoup coiffées de la mantille – puis les hommes, puis les autorités espagnoles et françaises. Cela faisait un long cortège… Une banda accompagnait notre long cheminement à travers les ruas de granit, mais cette fanfare n’avait pas été nécessaire pour attirer la population santiagaise, toujours sensible à la fraternité celte, mais aussi attentive à ce nom de français qui venait éveiller ses plus anciens souvenirs ».
 

Le baiser de l’aïeule

Et là se déroule une mise en scène parfaite. Faut-il croire à cette soudaine apparition ? Comment imaginer la spontanéité de l’accueil de cette vieille galicienne ?  La Galice avait été tellement hostile aux Français lors de l’invasion napoléonienne…

Une vieille Galicienne
Une vieille Galicienne

« Au moment où nous quittions la Herradura pour nous engager dans la ville, une vieille femme, hors d’âge, toute courbée par les ans, ridée comme une pomme de rainette, s’approcha d’une des jeunes filles de notre cortège. La bonne vieille était bien tombée : la jeune fille radieusement belle avait pour père un écrivain célèbre et pour mère une Espagnole. Le dialogue fut bref :

- Qui donc sont ces gens-là ? demande la vieille femme qui ne lisait guère les gazettes.
- Ce sont des Français, ma bonne mère, explique la jeune fille. Ils étaient restés longtemps absents, mais ils reviennent. Et ils reviendront maintenant tous les ans.
- Les Français sont revenus, dit la vieille femme. Alors je puis mourir…
Et se courbant encore plus, l’aïeule saisit la main de la jeune fille et y dépose un baiser…

Et Pichon de commenter :

« Mais dans ce geste étonnant il n’y avait point de préparation, point de grandiloquence, point de « théâtre ». Simplement la bonne vieille savait que jadis le « chemin de France » amenait au tombeau de l’apôtre des foules de chrétiens, puis que la tradition s’était perdue ou avait semblé se perdre, et voici que, tout soudain, revivait sous ses yeux cet âge d’or : la Chrétienté revenait au tombeau, source de vie de la Galice et des Espagnes. Cette chrétienne antique, que pouvait-elle attendre désormais ?

L’après-midi les pèlerins ont ensuite été reçus pour un vin d’honneur et « visité les monuments de la ville » puis

« … Ce fut donc dans la sympathie générale que nous quittâmes Compostelle, où depuis le XVIIIe siècle aucun pèlerinage français de masse ne s’était rendu »

Ensuite, sans un instant de repos,

« ils reprirent la route pour Vigo où l’alcalde et le consul de France les saluèrent. Ils ont passé la nuit à Orense et ont visité, le matin, les fameux lacs de Sanabria. Ils ont continué par Salamanque où ils sont reçus par la municipalité.


Retour par le sanctuaire de la Peña de Francia.

Le cardinal Goma y Tomas
Le cardinal Goma y Tomas

Ils arrivent à Salamanque dans l’après-midi.
Charles Pichon y est reçu longuement par l’évêque et retrouve Maurice Legendre. On peut supposer que les pèlerins ont eu quartier libre et dormi à Salamanque avant de reprendre la route pour assister, le 8 septembre à la fête de la Vierge à la Peña de Francia.

Ils y ont été reçus, précise La Croix, par le cardinal Goma y Tomas, archevêque de Tolède.
La chapelle de ce grand sanctuaire n’avait, à l’époque, « pour parure que ses puissantes ogives ». Les dominicains qui la desservaient n’ont pu servir qu’un repas froid aux pèlerins.

De là, les pèlerins sont rentrés par León où ils ont été reçus par la municipalité avant de rejoindre la frontière.


la Peña de Francia.

Le sanctuaire de la Peña de Francia
Le sanctuaire de la Peña de Francia
Une des prochaines étapes de notre pèlerinage dé-confiné est prévue pour présenter ce grand sanctuaire fondé par un Français au XVe siècle au sein de la Sierra de Francia, repeuplée déjà au XIIe siècle, dit-on, par Raymond de Bourgogne, l’époux de la reine Urraca.

A demain !

Logo de l'ensemble Ut Resonet Melos
Logo de l'ensemble Ut Resonet Melos
Demain, Lettre exceptionnelle pour la fête de la Musique,
avec Jean-François Goudesenne,
membre fondateur des " Constellations Saint-Jacques " .
  • Agrégé d’éducation musicale
  • docteur de l’Université de Tours
  • Prix de Conservatoire de Lille (orgue, clavecin et musique de chambre)
et l'ensemble de musique médiéale Ut Resonet Melos qu'il dirige.