Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Des années saintes exceptionnelles, lettre n° 115


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 31 Juillet 2021 modifié le 12 Août 2021

Après la présentation de la chronologie d'ensemble des années saintes, voici des éclairages sur les deux années saintes exceptionnelles concédées à Compostelle en 1885 et 1938 et sur les années saintes 1948, 1954.

Par la suite, 1982 et 1993 donnèrent une impulsion nouvelle au pèlerinage contemporain.
Le pape Jean-Paul II souligna sa dimension religieuse européenne lors de l'année sainte 1982. En 1993, le Camino francés fit entrer les chemins de Compostelle au Patrimoine mondial.
A mi-chemin entre les deux, le Conseil de l'Europe les avait définis premier Itinéraire culturel européen.

L'année sainte exceptionnelle 2022 est devant nous. Qu'apportera-t-elle à l'Europe jacquaire ?



1885-1886 la bulle Deus omnipotens

En 1884, le pape Léon XIII répondit favorablement à la demande de l’archevêque de Compostelle en confirmant l'authenticité des reliques de saint Jacques découvertes en 1879.  Il le fit par la publication de la Lettre apostolique (ou bulle) Deus omnipotens  par laquelle il accorda le privilège des années saintes à l'année 1885, en avance d’un an sur celle qui suivait la séquence traditionnelle de onze ans après 1875.
Pour vénérer dignement ces reliques l’archevêque sollicita les fidèles du diocèse et des mécènes, en Espagne et en Amérique du Sud pour financer l’urne d’argent, encore visible sous le maître-autel.

Sous l'image suivante de l'urne reliquaire et de l'autel de la crypte de la cathédrale de Compostelle, des extraits de la bulle suivis d'un lien pour les visiteurs souhaitant en lire ou parcourir le texte intégral.
 
L'urne contenant les ossements découverts en 1879, attribués à l'apôtre Jacques par l'archevêque de Compostelle. Le pape Léon XIII approuva cette décision en 1884
L'urne contenant les ossements découverts en 1879, attribués à l'apôtre Jacques par l'archevêque de Compostelle. Le pape Léon XIII approuva cette décision en 1884

 

« Nous approuvons et confirmons par Notre autorité apostolique, de science certaine et de Notre propre mouvement, la sentence de Notre Vénérable Frère, Cardinal archevêque de Compostelle, au sujet de l’identité des saints corps de saint Jacques le Majeur, apôtre, et de ses saints disciples Athanase et Théodore [ … ]
Et puisque la très noble nation espagnole, par la puissance merveilleuse de saint Jacques, a conservé intègre et inviolée la foi catholique, afin que Dieu dans sa miséricorde lui accorde la grâce, par la protection et l'intercession de son Patron, qu'au milieu de tant d'erreurs elle maintienne son âme dans la sainteté de la religion ancestrale et dans l'ardeur de la piété, Nous accordons le très grand privilège [ … ] de jouir de l'indulgence plénière du Jubilé l'année [ …  ]aussi pour l'année prochaine, [1885] [ … ] 
Donné à Rome, près Saint-Pierre, l'an de l'Incarnation du Seigneur mil huit cent quatre-vingt-quatre, aux calendes de novembre, septième année de Notre Pontificat.(1er novembre 1884) C. CARD. SACCONI, prodataire. F. CARD. CHIGI ».

Texte intégral de Deus Omnipotens .

Ces 
années saintes n'apportent pas un accroissement significatif du nombre de pèlerins. De 112 et 113 pour ces deux années, il plafonne à 247 les années suivantes, portant à 233 la moyenne annuelle entre 1884 et 1905. Peu de Français parmi tous ces pèlerins, très peu… Pourtant Léon XIII avait officiellement fait part de cette découverte à tout le clergé en demandant aux 

« patriarches, archevêques, évêques et autres prélats de publier solennellement ces présentes lettres, chacun dans sa province, diocèse ou cité, afin que cet événement heureux soit partout connu et que tous les chrétiens le célèbrent avec un zèle et une piété plus grande ».

 

Voir dans l’article Léon XIII relance le saint voyage à Compostelle, la réaction des diocèses français.

1937-1938 la guerre civile

Dans l’article 8 du décret 325 du 21 juillet 1937, le général Franco ordonnait la reprise du versement de l’Offrande de la nation remise par le chef de l’Etat en personne à l’occasion des années saintes. Elle avait été supprimée par la République.
Mais, en ce 25 juillet, retenu par la bataille de Brunete, il délégua la tâche au chef des Armées du Nord, le général Davila: 
 

« Fils du Tonnerre, Seigneur des batailles, Patron des Chevaliers, Semeur de notre Foi, Soutien de notre esprit, reçois l’hommage d’un peuple qui lutte bravement pour suivre le chemin que tu lui as tracé et qui défend sa personnalité et son rang dans le monde ».
 

L’intégralité de son discours et la réponse du cardinal Gomá1, primat d’Espagne, ont été traduits et publiés par la Croix du 18 août 1937. 
Le Jubilé de 1937 se termine pendant bataille de Teruel (15 décembre 1937-22 février 1938).
Le Pape Pie XI décide alors de prolonger l’Année Sainte en 1938. La revue Signo relate : 
 

« A la demande du Cardinal Gomá, de nos prélats et de la Jeunesse de l’Action Catholique Espagnole, Sa Sainteté le Pape Pie XI donne à l’Espagne une preuve d’amour exceptionnelle. Pour la première fois dans l’histoire se prolonge l’Année Sainte de Compostelle. C’est une remarquable distinction. C’est une réponse paternelle à une demande pleine de foi. Sa Sainteté élargit l’Année Sainte 1937 à 1938 afin que, si la guerre prend fin, les jeunes de l’Action Catholique Espagnole puissent réaliser leur souhait le plus cher ».


Le général Franco à Compostelle en 1938
Le général Franco à Compostelle en 1938

Le 25 juillet 1938, le général Franco en personne était présent à Compostelle, avec son épouse. L’invocation à saint Jacques fut prononcée par le ministre de l’Intérieur Serrano Surer ; en terminant, il implore saint Jacques de faire
 
« une Espagne, une, grande et libre, phare du monde et lien entre les nations, généreuse avec les égarés, mais ferme et dure comme Vous devant la trahison et les forces du mal ».

1 - Le cardinal Gomá se distancie ensuite de Franco par son refus de la Phalange. Il meurt en 1940, en disgrâce.


1948, déjà tournée « au-delà du rideau de fer »

Le 23 mai 1948 un pèlerinage militaire fut organisé le jour anniversaire de la bataille de Clavijo (là encore une date officielle pour commémorer un événement légendaire !). Il y eut encore une concentration des étendards de tous les régiments de cavalerie.
Le général Sandoval y Cutoli se souvient :
 

« chaque étendard a recouvert le tombeau de l’apôtre en même temps qu’il recevait son baiser afin qu’il reste toujours dans ses plis. Chaque nouvelle recrue pourrait ainsi, le jour de la consécration de sa vie à l’Espagne, recevoir, avec l’accolade du saint, l’esprit de la cavalerie espagnole ».
 

Le drapeau est devenu une relique puisqu’il a touché le tombeau du saint.
 
Le 19 juillet, la médaille d’or de la cité de Santiago fut remise à saint Jacques par le maire de la ville au nom de son Conseil. 

L’été de l’année 1948 vit enfin se réaliser le grand pèlerinage des jeunes de l’Action catholique projeté en 1936. L’affiche qui l’annonce, à l’allure très militaire, ne mentionne que l’Espagne. 
Pourtant, ce furent des jeunes de toute l’Europe qui se réunirent là.

L’offrande du 25 juillet fut présentée par le général Franco en personne. Dans une très longue allocution1, il retraça l’histoire de la christianisation de l’Espagne, ponctuée des manifestations de l’apôtre jusque dans les derniers combats de Brunette et d’Oviedo, élargissant sa prière finale à toute l’Europe, il demanda à l'apôtre 
« que le chemin de Saint-Jacques
s’ouvre au-delà du rideau de fer ».

1954 « la grande marche de la chrétienté occidentale »

Saint Jacques est invoqué dans la lutte contre le communisme athée mais imploré pour la paix qui n’est pas encore totale. En sa qualité de président de Pax Christi, le cardinal Feltin1, archevêque de Paris, accompagné de Bernard Lafay2, président du Conseil municipal de Paris, de Mgr. Martin archevêque de Rouen3, rejoint à Compostelle par des centaines d’étudiants français et européens participant à la marche de la paix organisée par ce mouvement. Le directeur en fut le RP Bosc4. On dit que 250 000 pèlerins sont venus. Dans la cathédrale 18 archevêques, trois cardinaux et le général Franco...
 

1 -  Maurice Feltin (1883-1975), archevêque de Sens (1932), de Bordeaux (1936), de Paris (1949). Cardinal en 1953.
2 -  Bernard Lafay (1903-1977), docteur en médecine puis homme politique. Grand résistant. En 1954 il était député RPF. Il a été au conseil municipal de Paris de 1944 à sa mort.
3 -  Joseph-Marie Martin (1892-1976), pèlerin de Compostelle à pied en 1935 alors qu’il était aumônier des étudiants à Bordeaux, évêque du Puy de 1940 à 1948 puis archevêque de Rouen de 1948 à 1968.
4 -  La Croix, 18 et 19 juillet 1954.


Santiago, le pèlerinage de 1954 (photo Paris-Match)
Santiago, le pèlerinage de 1954 (photo Paris-Match)
L’hebdomadaire France Catholique titre un article du 16 juillet 1954 :
« Quand ressuscite la grande marche de la chrétienté occidentale ». 
On voit poindre dans ce titre les deux idées qui, dans les années 1980, seront les clés de la dynamique conduisant à l’Itinéraire culturel européen. 

Pour en savoir plus, voir sous ce lien,  l’article paru dans Politiques du pèlerinage, du XVIIe siècle à nos jours
 

Denise Péricard-Méa