Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Elias Valiña et les flèches jaunes. Mythe et réalité, lettre 118


Rédigé par Elvire Torguet le 8 Septembre 2021 modifié le 14 Septembre 2021

Cette lettre nous a été proposée par Elvire Torguet, agrégée d’espagnol, membre de l’association des amis de Saint-Jacques de Compostelle de Gradignan.

Elle s’est intéressée à l’histoire de la célèbre flèche jaune qui lui semble avoir déjà donné naissance à un mythe. Son article éclaire le sujet mais, à la fin, il subsiste encore une question. Y répondre suppose une longue recherche. Des pèlerins du début des années 1980 pourront-ils apporter des éléments d'information et nous mettre sur le chemin ?

Plus vite et mieux que la coquille stylisée du balisage européen, la flèche jaune indissociable du chemin de Saint-Jacques en Espagne, remet le pèlerin sur le bon chemin. Peu cependant connaissent son origine et les liens qu'on lui attribue avec le curé d'O Cebreiro, Elías Valiña Sampedro et avec la renaissance du chemin de Compostelle au XXe siècle.



Un prêtre érudit et amoureux du Chemin

Elías Valiña Sampedro est né à Lier près de Sarria, a 100 km de Compostelle, en 1929, et a fait ses études au séminaire de Lugo et à l’Université de Comillas en Cantabrie où il obtint une licence en droit Canonique en 1957.  C'est un jeune homme passionné de lecture qui apprend le français à Paris et passe quelque temps en Argentine. Mais c'est au séminaire qu'il découvre l'aspect érudit du chemin de Saint-Jacques avec l'ouvrage des historiens espagnols Vazquez de Parga et Lacarra y Uría Estudio de la peregrinación a Santiago paru en 1948. Sa nomination dans le minuscule village de O Cebreiro en 1959 ne le détourne pas des humanités et de la recherche. Il reçut en 1967 le prix Antonio de Nebrija pour sa thèse de doctorat : Estudio Historico-jurídico del Camino de Santiago.

Elias VALIÑA SAMPEDRO . Caminos a Compostela. Faro de Vigo. 1971.
Elias VALIÑA SAMPEDRO . Caminos a Compostela. Faro de Vigo. 1971.
Ce travail minutieux lui servit à la publication de deux guides à l'usage des pèlerins : Caminos a Compostela en 1971 puis son célèbre Guía del Peregrino de 1982. Il a aussi travaillé sur 4 ouvrages sur le patrimoine artistique de la province de Lugo et rédigé le Boletín del camino, un bulletin local tout dédié au chemin.
Ses contemporains villageois témoignent : 

Entre mai 1985 et 1987, il édite le bulletin "Camino de Santiago". Absolument tout est l'œuvre de Elías. Il en a été le créateur, le coordinateur, le reporter, l'éditeur, le correspondant et le garçon de courses, le maquettiste et le distributeur.
(Voir le document vidéo de l'AGACS1)


Une paroisse déshéritée.

C’est donc en 1959 qu’il fut nommé Curé de O Cebreiro, où il vécut 30 ans, jusqu’à sa mort en 1989. Ce n'était pas une promotion puisque ce poste avait été refusé auparavant par trois prêtres qui ne se voyaient aucun avenir à cet endroit. C’était un petit village de montagne avec plus de mille ans d’histoire, célèbre à cause d'un miracle eucharistique du XIVe siècle qui en avait fait un lieu de pèlerinage. 
Le père Elias voulut faire revivre ce village du chemin de Compostelle. Il transforma ainsi le destin des neuf familles qui y vivaient dans leurs huttes de chaume (ou « pallozas ») sans eau ni électricité ni soins médicaux. 

« Quand je suis arrivé à O Cebreiro – a-t-il lui-même raconté – plus qu’un village, j’ai trouvé un tas de décombres rongés par la misère ».

Peu après son arrivée dans la paroisse, il obtint l’engagement, de la Direction Générale d’Architecture, de faire reconstruire le village avec son monastère et son église. C’est ainsi que petit à petit s’est élevé le nouveau O Cebreiro mais avec de vieilles techniques de maçonnerie et la main d’œuvre locale, ce qui lui valut le classement au titre de « Ensemble Historico Monumental » en 1972. On y ouvrit un musée ethnographique (un des premiers d’Espagne), on construisit une place et plusieurs nouvelles maisons.
L'année sainte 1965 vit la construction d'une auberge où le Père Elias put accueillir de premiers pèlerins dont le nombre augmenta avec la promotion des années saintes 1971, 1976, ...    

L'énigme de la flèche jaune : la légende

Le Camino, jusqu'au début des années 80 était fort négligé, parsemé d’implantations illégales, de broussailles occultant les sentiers et il y avait très peu d’indications. Le nom du père Elias est surtout lié à l'invention de la flèche jaune,  mais il a d'abord été un précurseur du balisage. Un témoignage historique en fait l'initiateur du balisage du chemin de O Cebreiro à Compostelle au printemps 1982.
S'agissant de la flèche jaune, les informations convergent :
Le très sérieux Centro de Estudios y de Documentación del Camino de  Santiago dans son bulletin Bibliografia Jacobea n°17 de 2013 écrit :

Un jour, quand ses occupations étaient moindres - fait rarissime chez lui - il prit une boite de peinture et il commença à baliser le chemin avec des flèches jaunes. Il commença au Somport et à Ibañeta et il termina à Santiago pour que les pèlerins ne s'égarent pas [...]

Dans le document vidéo de l'AGACS retraçant la vie du curé de O'Cebreiro, un des intervenants affirme : 

Il a attiré l'attention du public par son travail de balisage du chemin à l'aide d'un système aussi simple et pratique que les flèches jaunes. Accompagné d'une paire d'enfants de chœur et avec des pots de peinture résistant aux intempéries, il a balisé depuis les Pyrénées jusqu'à Compostelle


Sur la via de la Plata (cl. don Pedro)
Sur la via de la Plata (cl. don Pedro)
Et Xacopedia2, la première encyclopédie virtuelle sur le Chemin de Saint-Jacques affiche aujourd'hui à la page Elías Valiña :

Le curé d'O Cebreiro lui même, de ses propres mains et avec la collaboration d'autres volontaires amoureux du Chemin, a balisé, depuis les années 80, la route depuis Roncevaux jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle avec la flèche jaune, signe maintenant internationalement connu et reconnu. 

Mais la plus belle légende de toutes, nous fut rapportée en 2015 par une pèlerine de notre association. De transmission orale moderne, elle raconte la rencontre d'Elías Valiña en plein balisage de flèches jaunes avec la terrible gendarmerie franquiste, la Guardia Civil :

- Que faites vous donc ?
- Mais, vous voyez bien, je prépare l'Invasion

Au lecteur d'imaginer les efforts ensuite pour démontrer ses louables intentions, qui n’avaient rien à voir avec le balisage d’un chemin pour les séparatistes basques ou les contrebandiers, comme le soupçonnaient les forces de l’ordre !

Cependant dans le document vidéo de l'AGACS, la voix off semble avertir :

Des légendes courent sur le chemin. Elles dévalent toutes les Pyrénées en rappelant un petit curé, armé de pots de peinture jaune [...] 
Et même l'article à la gloire d'Elias Valiña de Xacopedia admet " la collaboration d'autres volontaires amoureux du Chemin".


L'énigme de la flèche jaune : les faits

Flecha amarilla
Flecha amarilla

En 1962, alors que le ministre de l'information et du Tourisme, Manuel Fraga Iribarne, voulait donner à l'année sainte 1965 un éclat tout particulier, un groupe d'habitants de Estella en Navarre, intéressé par le soutien au pèlerin et des activités liées au Camino crée la première association jacquaire espagnole, la 
 
Asociación de Amigos del Camino de Santiago
Centro de Estudios Compostelanos
 
Elle inaugure le processus de renouveau du chemin qui était en gestation. Il se manifeste d'abord du point de vue culturel par les actions de ce Centre d'Etudes Compostellanes de Estella. Conforté par les deux visites du pape Jean Paul II à Compostelle en 82 et 89, il aboutit à la mise en place du balisage et des accueils jacquaires.

En 1982, Andrés Muñoz Garde3 venait de faire le pèlerinage à Saint-Jacques pour la guérison de sa fille. S'étant souvent perdu, il avait fait vœu à saint Jacques de lui baliser son chemin4. C'est alors qu'il rencontre Elías Valiña, à l'hôpital universitaire de Pampelune. De l'avis de membres de l'association, l'idée du balisage en jaune serait née de cette rencontre, donc à Pamplona, en Navarre.
Le chanoine Navarro à Roncevaux
Le chanoine Navarro à Roncevaux

L'entreprise Iberduero avait fourni dans ce but de la peinture à Andrés Muñoz Garde. Or, il était un ami intime du Chanoine Javier Navarro de la Collégiale de Roncevaux (décédé en avril 2019), qui a accueilli les pèlerins pendant de nombreuses années à partir de la réouverture du gîte en 1982.

Un soir d'août 1982, le chanoine Navarro fut très fier de dire à Denise Péricard-Méa5, que c'est grâce à lui qu'elle ne s'était pas perdue dans la brume. C'est lui qui avait marqué de jaune les pierres du chemin qui l'avaient guidée jusqu'au refuge.
Elle me l'a confirmé et m'a indiqué ne pas avoir trouvé d'autre balisage sur le chemin avant celui réalisé par le curé Elias Valiña et ses bénévoles, de son village d'O Cebreiro jusqu'à Compostelle. Mais ce balisage était très fragile, seules des flèches faites de branchages ou de cailloux indiquaient le chemin. A leur départ, il leur avait montré le chemin en leur disant simplement « ensuite vous trouverez des indications ». Et elle s'était émerveillée jusqu'à l'arrivée  de trouver ce premier balisage rudimentaire.

Par la suite, le curé d'O Cebreiro a bien utilisé, lui aussi, la peinture jaune.
Un habitant de son village le confirme6 :

Moi, à ce moment là, je travaillais dans les Travaux Publics et puis, il a eu cette lubie, qu'on lui fasse cadeau de pots de peinture jaune, une peinture qui résiste très bien aux intempéries, et c'est comme ça qu'il a commencé à baliser le chemin.

Elias Valina accueillant Denise Péricard-Méa à O Cebreiro en 1982
Elias Valina accueillant Denise Péricard-Méa à O Cebreiro en 1982

Entre mythe et réalité,
une chose semble sûre : en 1982 sur le Camino Francés
seuls la première étape en Espagne et le chemin galicien étaient balisés,
la première par des marques jaunes, le second par une technique ancestrale.
La première par Javier Navarro, le second par Elias
Valiña.
Une question demeure : qui a tracé la première flecha amarilla  ?

En 1985, année considérée comme le véritable point de départ du renouveau du chemin, Elias Valiña Sampedro s'est autoproclamé Comisario del Camino de Santiago. Il a ensuite interprété l'origine de ce renouveau à sa façon, ce qui brouille les cartes et le met sous le feu des projecteurs au détriment d'autres acteurs du Chemin.
Mais il demeure le plus infatigable de ses promoteurs en Espagne,

« sachant vendre le chemin comme un expert en marketing moderne dans une Espagne occupée à des affaires plus urgentes7 ».


Buste d'Elias Valina. O Cebreiro entre l'auberge et l'église
Buste d'Elias Valina. O Cebreiro entre l'auberge et l'église
Un autre de ses compagnons témoigne :

Lui, venait peindre avec nous, plus exactement il venait nous mettre en mouvement. Il nous mettait en mouvement et puis il partait déjà mettre d'autres en mouvement8.

Son secret se trouvait certainement là, dans la modernité de sa communication et surtout dans sa « campagne » pour que des associations de pèlerins et des lieux d'accueil soient créés. Mais de trois hommes qui ont balisé avec des flèches jaunes, on n'a voulu retenir que celui des trois qui était Galicien. Et la légende est née.

Notes et liens

 
 

1 - Vidéo de l'AGACS (Association des Amis de Saint Jacques de Galice) : Elías Valiña Sampedro ,el renacimiento del camino de Santiago, un sueño convertido en camino, 1929-1989
2 - Xacopedia Elias Valina et la flèche jaune 
3 - Andrés Muñoz Garde, président-fondateur de la Asociación de Amigos del Camino de Santiago de Navarra.
4 - Archives de Francisco Beruete, président fondateur de l'Association des amis de Saint-Jacques de Estella
5 - Denise Pericard-Mea a fait le pèlerinage à Compostelle, à cheval avec ses enfants, en juillet-aout 1982
6 - Vidéo de l'AGACS
7 - Article du bulletin du Centro de Estudios y Documentación del camino de Santiago n 17 -2013
8 - Vidéo de l'AGACS, à voir ci-dessous


Elvire Torguet