Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

François de Tours, à Compostelle malgré lui (2e partie), étape 112


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 21 Juin 2021 modifié le 17 Août 2021

La lettre 111 a présenté le pèlerinage à Compostelle de François de Tours, improvisé au cours d'un voyage en Espagne et au Portugal. .
La durée et l’itinéraire compliqué de ce voyage incitaient à fouiller les archives franciscaines pour mieux connaître ce pèlerin en suivant le seul indice qu’il ait donné de son identité, « prédicateur capucin ».



François de Tours, père capucin

Dans son récit, il dit que Nevers « était le lieu de sa demeure », mais on ignore tout de lui. Sa date de naissance est inconnueainsi que son patronyme. Dans tous les documents en dehors de son récit, il est désigné par son nom de religion, frère François-Marie. Raccourci en François de Tours, il indique son appartenance à la « Province » des Capucins de Tours, une branche de l’Ordre franciscain, un ordre mendiant.  
Suivant le modèle des religieux qui évangélisaient les campagnes lors de missions, les Capucins de Tours ont été les premiers à promouvoir les missions lointaines. François-Marie fut l’un de ces missionnaires…

Il entreprend son voyage en Espagne à son retour des Indes après y avoir vécu 20 ans, ce qui permet de comprendre son grand intérêt  pour les manifestations païennes survivant dans l’Eglise. 

François-Marie frère capucin de Tours, missionnaire aux Indes de 1680 à 1689

La Bibliothèque franciscaine de Paris conserve une série de fiches rassemblant tout ce qui le concerne. Elles comportent un certain nombre d’erreurs de dates déjà remarquées, dues peut-être à l’absence de mention du voyage en Espagne. L’un des manuscrits anciens1note déjà que « les faits et la chronologie ont bien des fautes ».
 
A partir de 1680 François-Marie est missionnaire d’abord à Surat (au NO de l’Inde) puis à Pondichéry (au SE). Comme tous ses frères, il est un homme mûr, rompu à la prédication. Et en bonne santé, rien que pour avoir résisté aux six mois de voyage pour arriver, le plus souvent par la terre, tant les voyages en mer étaient incertains à cause des pirates.
Une fois sur place, les capucins apprennent les langues locales, connaissance indispensable à une évangélisation sérieuse. François-Marie de Tours, lors de son séjour à Surat, a rédigé à leur intention un dictionnaire qu’il présente comme

« une grammaire, arrangée selon la grammaire latine […] Ce sera l'entrée de toutes les langues de l'Inde, que l'on peut apprendre en partant d'elle ».


Tout s’est gâté avec l’arrivée des Jésuites français en Inde en 1689. Une concurrence féroce s’est installée, entre catholiques ! L’un des points de friction porte sur le respect des coutumes religieuses locales ; les capucins y étaient opposés alors que les jésuites permettaient de garder certains rites.

« Ils introduisent dans le christianisme des nouveautés païennes, mêlant le service de Dieu et celui de Belial [… ] 

Dans les cérémonies nous enterrons nos chrétiens et nous les baptisons selon l’Eglise romaine. Les Jésuites y mêlent les superstitions des Idolâtres. Nous leur avions défendu de se barbouiller le visage et le corps de fiente de vache ou de la cendre, ils l’ont permis [… ] » 

Les capucins décident d’envoyer une délégation faisant appel au roi de France Louis XIV pour régler le « différend qui est entre les Jésuites et les Capucins établis à Pondicheri sur la côte de Malabar... » .
C’est ainsi que, dix ans plus tard, en octobre 1696, « François-Marie de Tours et un compagnon, le Père Esprit de Tours, s’apprêtent à  quitter  Surat  pour  la  France  en  passant  par  la Perse2 » .

De retour en France, le départ pour l'Espagne

Un document précise qu’ils sont « envoyés en Europe pour négocier devant les Cours le conflit avec les Jésuites3 ». Il est le seul à mentionner le projet d'un voyage en Espagne et au Portugal. Mais pourquoi commencer par ces pays ? Parce que le Portugal était très anciennement implanté en Inde ? Parce que les premiers Jésuites sont espagnols ? Parce qu’ils y sont les grands maîtres de l’Inquisition ? Peut-être pour toutes ces raisons à la fois.
 
Toujours est-il que François quitte Nevers au début de décembre 1698.  A Tours, il retrouve son compagnon Esprit de Tours. 
Première partie : Nevers-Tours par la Loire, puis Paris :

« Je m’embarquai à Nevers dans une cabane, qui est une voiture ordinaire. Dans ces cabanes tous ceux qui ont de l’argent sont les bienvenus, aussi y voit-on toutes sortes de gens […] Ayant rejoint notre compagnon nous en partîmes pour faire notre voyage sous la garde de Dieu et accompagné de son saint ange [le Saint-Esprit !], le 19 décembre 1699, et prîmes la route de Paris ».

Le voyage commence vraiment à Tours, le 19 décembre, par un long périple en France, passant par Paris. 
 
Le projet est de voyager en bateau. Depuis Paris, ils choisissent de suivre la Seine jusqu’au Havre. Le Havre-Honfleur en bateau, Caen. Ils sont à Touques le 15 février 1699, soit deux mois après avoir quitté Tours. Heureux de retrouver la France après 20 années, ils semblent goûter aux plaisirs du tourisme, sans être pressés par le temps, ce qui explique que le récit n’apporte rien d’autre que des descriptions déjà connues. Après le Mont-Saint-Michel et Saint-Malo, ils embarquent à Morlaix le 26 mars.
Chemin faisant, les deux compagnons faisaient étape dans les couvents de Capucins où ils étaient informés dans chaque lieu de la vie politique et religieuse, tout en informant de la vie en Inde et des rapports avec les Jésuites. 
 

En Espagne et au Portugal

Ils abordent à Cadix le 12 avril 1699 où l’auteur décrit longuement la Semaine Sainte, avec toutes ses incongruités. Séville le 8 mai puis Lisbonne du 30 mai au 8 juin. Là, on les presse d’aller à Coïmbra où va se tenir l’exécution d’un procès de l’Inquisition. Les Jésuites sont présents, « trois Révérends Pères Jésuites qui sont du Conseil de Sa Majesté ». Et chacun des cinq condamnés est accompagné d’un Jésuite. Sans commentaire. Déjà à Séville, François avait noté « six maisons de Jésuites, mais parfaitement belles et très riches, car ces messieurs-là n'aiment guère la pauvreté ». A Monserrat, les ennemis semblent désignés : les religieux sont très riches mais, au lieu de faire l’aumône aux « pauvres du lieu » ils envoient leur argent au loin, « à des étrangers qui en feront un mauvais usage ». Ces étrangers sont les Jésuites : il faut se souvenir que Ignace de Loyola, le fondateur de l’Ordre, a vécu sa conversion à Montserrat en 1522.
On retrouve implicitement ce pourquoi ils sont en mission
 
La durée des séjours montre que le but essentiel est Lisbonne où ils séjournent, sans compter la semaine de leur arrivée, du 31 juillet au 8 décembre 1699, beaucoup plus longtemps qu’à Madrid où ils ne sont que du 8 janvier 1700 à la mi-février. A Madrid ils voient le roi, qui leur parle, mais, disent-ils, ils « nous ne voulions rien lui demander ». A Lisbonne, ils reçoivent « quelquefois » l’ambassadeur du pape et celui de France, ils fréquentent la noblesse. Mais des conversations diplomatiques, rien ne transparaît.
Les deux hommes rentrent en France, par Perpignan, dans le courant de février 1700, ayant passé environ 10 mois dans la Péninsule.

Suite et fin

Les archives livrent peu de renseignements sur la suite et là encore, parfois contradictoires.
En  1703  François-Marie était  à  Rome pour préparer une mission au Tibet. On dit que ce qui l'avait motivé, c'était la rumeur ancienne selon laquelle il y aurait là-bas des communautés chrétiennes qui pouvaient être « revitalisées ». Il y serait resté jusqu’en 1704. 
Il est reparti ensuite en Inde  par Livourne  pour  Alep,  Diyarbakir  et l’Inde qu’il gagna au cours de cette même année. Il était à Madras (aujourd'hui Chennal) en 1706.  
En 1707, un groupe de capucins, dont François de Tours et Giuseppe da Ascoli5 arrive à Lhassa6. Ils sont partis de Chandernagor et arrivés par Katmandou au Népal. Ils ont été les premiers missionnaires catholiques au Tibet.
François-Marie y est mort, en 1707 ou 1709.

Comme pour les autres récits de pèlerins que j’ai publiés, le Voyage d’Espagne et de Portugal du Père François de Tours prédicateur capucin en 1698 est le résultat d’un assemblage et d’un travail d’équipe.
Le manuscrit est conservé à la bibliothèque municipale de Rouen sous la cote Ms Montbret 771 ; j’y ai photocopié la partie française du voyage, en 2009. Puis l’une des membres de l’association, Gilberte Genevois, a transcrit ce texte et l’a annoté. Enfin, la bibliothèque de Rouen nous a photocopié la partie espagnole et portugaise qui avait été publiée et annotée, en 1921, par Louis Barreau-Dihigo, dans la Revue hispanique, t. 53, 1921, n°123, p. 469-549. J’ai ensuite numérisé ces 58 pages et rassemblé l’ensemble.

Ce manuscrit est une copie, comme le prouvent diverses corrections. Il y subsiste quelques incohérences. Les renseignements obtenus de l'archiviste de la Bibliothèque franciscaine m'ont été très utiles pour sa présentation. Je l'en remercie chaleureusement.

Notes
1 -  Ms 79 de la BFP.
2 -  « Lettre du R. P. Paul de Vandome Capucin Missionnaire des Indes Orientales, au R. P. François Marie de Tours religieux capucin et missionnaire ». (A Blois, ce 30 octobre 1702) ; http://www.numelyo.bm-lyon.fr
3 -  Archives Nationales, manuscrit K1374, Missions étrangères, document n°1, Projet de règlement (doc. 31 Aux personnes zélées pour le salut des âmes),
Romain Planté, Propager la foi catholique et la grandeur du roi en Orient : des capucins bretons et tourangeaux en terre d’Islam. Conditions de vie des missionnaires et interactions avec les populations locales. Master 2 Histoire. 2013.
4 - Bibliothèque franciscaine de Paris, ms.79, p.76-84.
5 - Le 8 mars 1707, il écrit une lettre racontant le Népal où ils sont passés entre janvier et mars 
https://books.openedition.org/editionscnrs/40949?lang=fr
6 - Snellgrove David Llewellyn, A cultural history of Tibet, 1995, London : Shambhala.

 


Les visiteurs qui souhaiteraient lire l'intégralité du Voyage d’Espagne et de Portugal du Père François de Tours prédicateur capucin en 1698
peuvent demander à la Fondation l'envoi de ce document au format .PDF.

 
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Denise Péricard-Méa

 

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