Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

La saga du Songe de Charlemagne du Codex Calixtinus, lettre 120


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 5 Octobre 2021 modifié le 13 Octobre 2021

Récemment j’ai revu une fois de plus le film « Le chemin de Compostelle » signé en 1949 par l’abbé Henry Branthomme. C’est à chaque fois un plaisir de revoir ses images et de faire revivre grâce à elles l’envie de mieux connaître le patrimoine dont elles parlent.



La miniature illustrant le songe en 1949

Comme chaque fois, une image a appelé mon attention. Le film s’ouvre sur quelques pages du Codex Calixtinus, en particulier celle du « Songe de Charlemagne », alors en piteux état. En voyant se tourner la page, on craint de voir se détacher les derniers lambeaux de l’image. Par les trous on voit la feuille blanche qui a été glissée derrière.
Le Songe tel qu'il apparaît dans le film
Le Songe tel qu'il apparaît dans le film

La miniature dans son état actuel

La miniature restaurée en 1966 du Codex actuel
La miniature restaurée en 1966 du Codex actuel
Pour avoir eu le privilège de feuilleter le Codex en 2001 dans les archives de la cathédrale, je n’avais rien vu de tel… puisque le manuscrit avait été restauré entre 1964 et 1966. Cette restauration avait pris le parti de restituer certaines parties, le palais et le lit. Saint Jacques émerge d’un tas de draperies tandis que Charlemagne a disparu ; le phylactère des paroles de saint Jacques aboutit dans un vide bleu et rouge. 
L’image restaurée est devenue illisible pour qui ne connaît pas l'histoire qu'elle représente.

Cette miniature est l’illustration du début de l’Histoire de Turpin ; Charlemagne est endormi dans son palais d’Aix-la-Chapelle (on aperçoit les tours en haut à gauche). Saint Jacques lui apparaît en rêve (on aperçoit son auréole) et lui demande de suivre la Voie Lactée (il la montre du doigt et on devine les étoiles) pour venir délivrer son tombeau à Compostelle, alors aux mains des Infidèles. En fait de lit, on peut supposer qu’il en reste quelques draperies au bas de l’image. Mais aucune trace de Charlemagne.


La miniature étudiée en 2009

Vatican ms C128, fol. 133v°
Vatican ms C128, fol. 133v°
Cette image du manuscrit restauré a été étudiée en 2009 par Janine Michel, alors doctorante en histoire de l’art.
Comme témoin de l’état primitif, elle disposait d’une copie du Codex Calixtinus faite au XIVe siècle, conservée au Vatican. Charlemagne était bien là, endormi et couronné. 
Elle disposait également d’une photo ancienne dont elle a omis de noter la date et la provenance, sur laquelle, guidée par la copie du XIVe, elle put distinguer un fragment de couronne, le point d’un œil et l’amorce d’une courbe de visage. 
Elle notait deux différences, la couronne impériale était wisigothe, alors que celle du Vatican est postérieure et l’œil est ouvert au lieu d’être fermé. 
 

La photo dont disposait Janine Michel, datable du début des années 1930
La photo dont disposait Janine Michel, datable du début des années 1930
A l’aide de ces deux images, elle s’est amusée à restituer la miniature dans son état original. Elle en explique la démarche dans l’article que nous avons publié dans la revue SaintJacquesInfo, le résultat nous ayant paru convaincant1

Songe restitué par Janine Michel
Songe restitué par Janine Michel
A propos du travail de restauration, elle s’était étonnée que le restaurateur ait pu supprimer les restes de cette tête, ce qui est contraire à toutes les règles. 
Aujourd’hui, après avoir revu le film tourné en 1949, j’ai constaté la différence existant entre la photo examinée par Janine Michel, manifestement antérieure et l’état encore plus délabré de l’image du film. Les trous s’étaient agrandis et, même avec une image de bonne qualité, le restaurateur ne pouvait pas imaginer l’existence de la tête de Charlemagne. 
 
D’où mon envie d’en savoir davantage, ne doutant pas que de nouveaux travaux aient été faits depuis l’article de Janine Michel. 

L’étude récente de Francisco Prado-Vilar

Historien de l’art (Santiago puis Harvard), Francisco Prado-Vilar vient répondre aux questions relatives aux travaux de restauration. En 2020, il a publié deux articles sur la question, l’un dans un magazine en ligne, Cultura Galega2, l’autre dans la Voz de Galicia3, d’où j’ai tiré, avec son accord, les informations et les réflexions suivantes.
La lecture de ses articles vous en dira davantage.

Il cite notamment une lettre de Manuel Chamoso Lamas, commissaire du patrimoine galicien, chargé par l’Etat de veiller sur les biens et monuments historico-artistiques de la Galice. C'est lui qui, voyant le mauvais état des enluminures du manuscrit, a convaincu le Chapitre d'autoriser l'envoi du manuscrit à la Bibliothèque nationale pour restauration.
Dans sa lettre datée de 1962, il insiste car cette restauration serait faite, dit-il, « en vue de l’année sainte ».

Croix de chemin
Croix de chemin
Ma publication de L’homme à cheval sur les chemins de Compostelle4, en 2013, avait attiré mon attention sur la préparation de l’Année sainte 1965, initiée principalement par Manuel Fraga Iribarne, alors ministre du tourisme et futur président de la Galice. La précédente Année sainte remontait à 1954, dans l’immédiat après-guerre.

Beaucoup de choses avaient changé entre ces deux dates et il était important de le faire savoir. Tout au long du Camino francés, des bornes, des croix avaient été posées, des monuments restaurés, des plaques indiquaient l'appartenance au Chemin à l'entrée des villages  En 1962, la première association jacquaire était née à Estella.

En 1963, quatre officiers espagnols avaient été mobilisés pour accompagner Henri Roque, dit l'Homme à cheval, et ses compagnons, transformant leur chevauchée vers Compostelle en opération de promotion du Camino. 

L’apport fondamental de l’étude de Francisco Prado-Vilar

Francisco Prado-Vilar a étudié les aventures successives de l’image du Songe de Charlemagne. Le manuscrit a été confié non pas à un restaurateur quelconque, mais au prestigieux laboratoire de restauration de la Bibliothèque nationale à Madrid. Il est évident que les techniques les plus sophistiquées de l’époque y sont appliquées mais que, devant le résultat, les critiques n’ont pas été tendres.
Il a tempéré ces critiques en présentant l'une des plaques de verre où fut photographiée la totalité du Codex calixtinus, vers 1909, par le photographe compostelan « J. Palmeiro e Hijos »5 : on y voit encore la couronne et la quasi-totalité du visage de l’empereur, présenté de trois-quarts, tourné davantage vers le lecteur que vers saint Jacques. Mais déjà la miniature est gravement endommagée. La constatation est faite dès les années 30 :

« Les couleurs dominantes de la miniature sont le vert, le bleu et le rouge. Mais le malheur est que l'encre verte la corrode. Une grande partie a disparu. Si vous n'arrêtez pas le corrosif, la miniature va disparaître ».

Qu'est-il arrivé à cette miniature ? Pourquoi, dans le film, semble-t-elle beaucoup plus abîmée que les quelques autres présentées ?  

Un problème antérieur à la restauration de 1966

A l’origine, le Codex Calixtinus était constitué d’un ensemble de trois livres dont le dernier folio, 162 recto, était rempli seulement aux 2/3. Il se terminait par ces mots : FINIS LIBER TERCI (fin du Livre III). Restaient vides le 1/3 du recto et tout le verso. Un peu plus tard dans le XIIe siècle, il fut décidé d’y adjoindre L’histoire de Turpin, le récit des exploits de Charlemagne venu en Galice rendre aux chrétiens le tombeau de saint Jacques. Cinq siècles plus tard, elle en fut retirée, non sans dommages6.  
 

L’insertion du Livre IV, le Pseudo-Turpin

 
Le manuscrit à insérer se présentait comme un cahier, commençant pas une illustration pleine page, titrée Historia Turpini, comme on le voit sur la photo ci-dessous. 
Comment lui donner le titre de Livre IV sans laisser de folios en blanc ? L’idée fut simple, remplacer les blancs par des images. Ce qui fut fait. Le tiers inférieur du folio 162 recto fut couvert par le « Songe de Charlemagne » ; quant au folio 162 verso il fut partagé en trois parties, deux miniatures superposées montrant les troupes armées en route et la troisième partie portant un titre latin, aujourd’hui invisible, couvert d’une peinture rouge mais connu par la copie du Vatican : 

« Le quatrième livre de Saint-Jacques commence par l'expédition et la conversion de l'Espagne et de la Galice, publié par l'archevêque le bienheureux Turpin ».
A la suite de ce Pseudo-Turpin fut placé le Livre V (connu aujourd’hui sous le nom de Guide du pèlerin)

Codex, folio 162, v° et début du Turpin
Codex, folio 162, v° et début du Turpin

La suppression du Livre IV du Codex calixtinus

 
Vers 1620, en une époque où les relations avec la France étaient particulièrement conflictuelles, les chanoines de Compostelle décidèrent de se débarrasser de ce document. Le succès remporté par les écrits du jésuite Juan Mariana n’y est sans doute pas étranger : en 1601, il publiait une volumineuse Histoire générale de l’Espagne7 dans laquelle il laissait libre cours à son ire vis-à-vis de la France ; il affirmait que le roi des Asturies, Alphonse le Chaste (v.760-v 842), avait offert sa couronne à Charlemagne parce qu’il n’avait pas d’héritier. La réaction de la noblesse des Asturies montrait qu'elle ne l’avait pas entendu de cette oreille. D’où l’embuscade de Roncevaux, préparée non pas au retour de Compostelle mais à l’aller, pour l’empêcher d’entrer. 

Mariana évoque néanmoins un second voyage, qu'il nie avec force : 

« D'autres historiens ajoutent que, Charlemagne ayant su que l'on avait trouvé le corps de saint Jacques dans la Galice, rentra de nouveau en Espagne [] pour être le témoin oculaire des miracles qui s'opéraient tous les jours au tombeau de ce saint apôtre ; que ce prince religieux fut bien aise [] d'augmenter encore la dévotion du peuple et la vénération pour ce saint lieu ; qu'enfin ayant vu de ses propres yeux tant de prodiges, il donna à l'évêque de Compostelle le droit et l'autorité de primat sur toutes les églises d'Espagne. Mais ce voyage de Charlemagne et ce privilège accordé par ce prince à l'Église de Compostelle sont une pure fable qui n'a nulle vraisemblance et nul fondement dans l'histoire. Comme je pourrais le montrer par diverses preuves inutiles à rapporter ».
 

Une fois les chanoines convaincus, il leur fallut gommer tout ce que leurs prédecesseurs avaient imaginé. Enlever le texte fut relativement facile puisqu’il s’agissait d’un cahier entier, maquiller le Livre V en Livre IIII ne fut qu’un jeu d’enfant, mais le folio 162 ? Impossible de l’enlever ! Garder les trois images, certes, mais comment enlever le titre qui couvrait le tiers inférieur du verso ? Qu’à cela ne tienne, ils ont gratté le parchemin à la pierre ponce et peint le vide en rouge, avec quelques arabesques    
 

Les conséquences

 
Le forfait accompli, le Codex a repris sa place dans les archives et le Livre IV fut relégué dans un coin d’où il ne fut exhumé qu’en 1886 par López Ferrero qui a compris d’où il venait.
Malheureusement, des dommages irréparables avaient été causés. Le passage à la pierre ponce a fragilisé le parchemin et, en conséquence, la miniature du Songe. 
Le parchemin a continué de s’effriter peu à peu, jusqu’à l’alarme sonnée grâce à la préparation de l’Année sainte 1965. Mais la restauration n’a rien arrangé.

Aurait-il fallu pousser la restitution plus loin, en s’appuyant sur les copies du XIVe siècle, en particulier sur la plus fidèle, celle du Vatican ?

Janine Michel a ouvert la voie à la lecture de cette image

Janine Michel s’y est essayée, comme pour un exercice d’école.
Le résultat obtenu va bien au-delà.
Il a le mérite de redonner vie à la masse informe qu’est devenu le Songe de Charlemagne dans le Codex Calixtinus conservé aujourd'hui à Compostelle.
Puisse son travail éveiller l'intérêt le plus large possible !
 

Une autre image du film

Le Codex tel qu'il apparaît dans le film
Le Codex tel qu'il apparaît dans le film
Cette seconde image du manuscrit présentée dans le film montre la raison pour laquelle les pages ont été égalisées et le manuscrit a reçu une reliure neuve au cours de la restauration.
Elle a aussi été l’occasion de re-insérer L’histoire de Turpin à sa place d’origine. .
 
Une dernière question reste sans réponse : pourquoi n’y a-t-il pas eu d’étude préalable à la restauration ? Nous avons vu avec les exemples des vitraux que les restaurateurs consciencieux s’y employaient avec beaucoup de soin.
 

Notes et liens


 

1 -« Restitution ou restauration ?
2 - http://culturagalega.gal/noticia.php?id=31264<br"
3 -El sueño de Galicia y el Códice Calixtino
4 - Editions C’est-à-dire, Forcalquier.
5 - Collection d'Eladio Oviedo y Arce des archives de la Real Academia Galega l'Institut Padre Sarmiento, collections du Seminario de Estudos Galegos
6 - El Pseudo-Turpin. Lazo entre el culto jacobeo y et culto de Carlomagno, Actas del VI congreso internacional de estudios jacobeos, Xunta de Galicia, 2003 et en particulier l’article de Manuel Diaz y Diaz, « La posición del Pseudo-Turpin en el Liber sancti Jacobi », p.99-111.
7 - Gicquel, Bernard, La Légende de Compostelle, Paris, Tallandier, 2003
8 - Historia general de Espana, t.I, Livre VII p. 450, éd. 1601.


Denise Péricard-Méa