Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques
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La voie d'Avignon du XIVe siècle, étape n° 79

Denise Péricard-Méa

Les deux premiers présidents de la " Société des amis de saint Jacques " étaient très attachés aux relations entre la recherche des professionnels et celle des érudits, des pèlerins ou des simples curieux..
A l'exemple de René de La Coste Messelière j'ai eu de multiples occasions de ressentir l'intérêt de ces coopérations qui sont indispensables au travail de la Fondation. En voici un exemple.



PÈLERINER dé-CONFINÉS   Etape n°79
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Une occasion de poursuivre une recherche

Le 16 juillet dernier, Daniel Senejoux, responsable du patrimoine jacquaire dans l’association des Alpes-Maritimes posait cette question à Jean-Paul Connan, président de l’association du Vaucluse :
 

"Outre le fameux Liber Sancti Jacobi (Codex Calixinus) ou Guide du Pèlerin d’Aimery Picaud traduit par Jeanne Vielliard en 1938, avait été édité dès 1930 par Pierre Pansier (historien d’Avignon), dans les Annales d’Avignon et du Comtat Venaissin – tome 16 p. 119-122 – le Guide d’Avignon à Saint-Jacques-de-Compostelle au XIVe siècle. Ce texte décrit le pèlerinage de Galice à partir d’Avignon en 58 étapes. Peut-être quelqu’un de l’association connait-il ce document ?  Où peut-on trouver le texte ? Auriez-vous les références d’une édition ? »
 

Jean-Paul Connan s’est tourné vers la Fondation David-Parou Saint-Jacques dont il est membre, sachant sa vocation de toujours tenter de répondre à ce type de question.
Le texte de l’édition de ce guide dormait dans mes dossiers depuis longtemps, avec toujours le projet de demander une photo de l’original à la bibliothèque de Carpentras… et de publier une petite étude sur le sujet.
Le moment est venu !


Quelques précisions avant de répondre

Pour commencer, quelques précisions : le Guide d’Avignon à Saint-Jacques-de-Compostelle n’est pas plus un guide que le Guide du pèlerin. Il est un itinéraire.
Le second a été écrit comme une lettre, envoyée aux seigneurs d’Aquitaine pour les inviter au couronnement du roi de Castille Alphonse VII. Elle comporte des indications d’itinéraire et a été considérée à partir de 1882, date de sa première édition, comme le guide des pèlerins médiévaux. Il n’est qu’une toute petite partie, la dernière (Livre V), environ le dixième, du Liber sancti Jacobi. Il n’a pas de titre. 


Qui était Pierre Pansier ?

Pierre Pansier (1864-1934), tout en étant « historien » fut avant tout un docteur en médecine, ophtalmologiste. Il fait partie de ces médecins ayant reçu une grande culture littéraire qui furent, parallèlement à leur métier, des amateurs d’histoire. Pansier, et c’est logique, s’est d’abord intéressé à l’histoire de la médecine et des institutions charitables de sa région. L’exercice de son métier (son cabinet et son poste de chirurgien en chef des hôpitaux d’Avignon) lui a laissé le loisir, malgré tout,  de publier une trentaine d’ouvrages et des quantités d’articles dans la revue Annales d’Avignon et du Comtat Venaissin qu’il avait lui-même fondée et financée et dont la publication a continué après sa mort grâce à une dotation qu’il avait faite au musée Calvet en 1912.

Sa notice nécrologique, rédigée par un confère, le docteur Colombe, livre le portrait d’une personne cherchant à l’évidence à se démarquer de ses concitoyens :


Le cardinal Sadolet
Le cardinal Sadolet

 

« Un géant maigre, aux traits aigus, à la grande barbe flottante, vêtu l’hiver d’une peau de chèvre aux tons clairs et coiffé d’une toque de fourrure. La coupe de sa barbe, l’expression spirituelle de sa physionomie me l’ont fait comparer à un personnage célèbre du XVIe siècle, le cardinal Sadolet dont le portrait se voit au musée de Carpentras »


Ce cardinal (1477-1547) avait été évêque de Carpentras de 1520 à 1541.


Le docteur Pansier et Compostelle

Le docteur Pierre Pansier a rencontré Compostelle au hasard de ses multiples recherches. A la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, il a consulté un registre manuscrit (coté aujourd’hui Ms 451) compilant plusieurs œuvres du XIVe et XVe siècles en latin et en provençal. Le dernier folio (59 recto), non titré, est un itinéraire d’Avignon à Saint-Jacques-de-Compostelle. Le docteur Pansier a alors édité cet itinéraire en respectant son orthographe.
 


Il l’a précédé des connaissances qu’il pouvait avoir du sujet, acquises, selon lui par la lecture des œuvres de Joseph Bédier qui faisait alors autorité. Il l’a fait suivre de l’identification des noms de lieux et d’une brève estimation des distances. Un excellent travail, qui a lancé Jean-Paul sur les chemins de la recherche : c’est lui qui est entré en relation avec la bibliothèque de Carpentras et nous a communiqué tous les éléments collectés, la copie de l’article, le précieux folio original et la photographie du portrait anonyme du cardinal conservé au musée de Carpentras .
Le manuscrit de l'itinéraire
Le manuscrit de l'itinéraire

Ce folio est seul capable de donner le plaisir de contempler un document « source » qui a traversé les siècles pour arriver jusqu’aux pèlerins d’aujourd’hui et les inviter à prendre la route.


Commentaires et questions sur cette édition

Le docteur Pansier émet l’hypothèse que ce texte n’est qu’un fragment d’un itinéraire plus long. C’est possible car le folio n’a pas de titre et s’ouvre sur un sous-titre : paese de Langnadocha semblable à tous les suivants : paese de Gascogna, paese de Bierna (Béarn), etc.

Il indique avoir pris 6 km pour valeur de la lieue tout au long du parcours, sans penser que la valeur des lieues variait beaucoup d’une région à l’autre.

Il le vérifie pour quelques étapes proches d’Avignon dont il connaît les distances, ne dépassant pas Gigean. Dès l’étape n°10, il constate une erreur « notre guide est mal renseigné : il n’indique que trois lieues tandis que, en réalité, il y a 33 km, environ 5 lieues ». Puis il abandonne et ne cherche plus les correspondances entre lieues et distances kilométriques. Toujours sur la base de la lieue de 6 km, il constate seulement que deux étapes espagnoles sont très longues, 54 et 66 km.

 

Grace aux itinéraires piétons proposés par Google, il est possible d’établir ces correspondances. Mais tout se gâte très vite devant la multitude d’erreurs du nombre de lieues ! Dans une même région, on trouve par exemple 6 lieues pour 15 ou 26 km, ou 3 lieues pour 6, 13 ou 17 km, 2 lieues pour 15 ou 30 km. etc. En Espagne, c’est encore plus grave : on arrive à 4 lieues valant 88 km…. Imaginons le pèlerin parti le matin en pensant faire 24 km !

Tout en continuant, on ne peut qu’émettre une hypothèse : ce texte aurait été recopié plusieurs fois, chaque copie entraînant la multiplication des erreurs. Les notations se faisant en chiffres romains, il est facile de se tromper.

Nous ne serions donc pas en possession du manuscrit original ? C’est très possible. Il ne date peut-être que du XVe siècle, le temps de faire beaucoup d’erreurs.

Autre question : pourquoi cette feuille volante passant de main en main ? Pansier rappelle qu’au XIVe siècle Avignon était cité papale et que des pèlerins s’y arrêtaient sur la route de Compostelle. On pouvait leur donner copie de cet itinéraire

Quelques exemples pris dans mes archives :

En 1318, Béranger de Landore est nommé archevêque de Compostelle par le pape à Avignon. Il prend la route en novembre.

Macé de Fresnes, ambassadeur de Charles V en 1371, s’arrête Avignon avant de gagner Aragon et Castille.

En 1372 Heinrich Blanghart de Laufen, bourgeois de Strasbourg meurtrier d’un autre bourgeois, condamné à faire un pèlerinage à Compostelle passe en Avignon (là il se fit dispenser de sa pénitence par le pénitencier du pape, à cause des guerres), mais l’intention y était.

Et combien d’autres empruntant la vallée du Rhône ?

Avec raison Pansier n’évoque pas uniquement la marche à pied, mais des étapes « à cheval ou à dos de mulet », ce qui est tout à fait vraisemblable.

Il émet un a priori plus ou moins vraisemblable : « dans les points d’arrêt indiqués, on était sûr de trouver des hostelleries plus ou moins propres ».

 

Aujourd’hui, on peut compléter les noms de lieux qu’il n’a pas identifiés :   

-       Cardagiossos (et non Cardagrossa) est Tardajos

-       San Fagon (et non Fragona) est bien Sahagun. Sanctus Facundus un saint martyrisé au VIIIe siècle a donné son nom à la ville, devenue peu à peu Sant Fagun, Safagun, et finalement Sahagún.

-       Ravanal est Rabanal del Camino

-       La Fava est La Faba, en Leon, peu avant d’arriver au Cebreiro

-       Canleverière (?) en Galice, à mi-chemin entre Porto Marin et Santiago, serait Palas de Rei


Pour modeste qu'elle soit, l'action de Daniel et Jean-Paul peut inspirer d'autres actions. La Fondation va examiner avec eux quels projets élaborer et j'espère qu'une prochaine Lettre pourra avancer des propositions.
J'invite les lecteurs intéressés à participer à cette réflexion à nous écrire .