Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Le projet fantôme de l’année sainte 1965 lettre 121


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 16 Octobre 2021 modifié le 6 Novembre 2021

La lettre 120 a présenté l'importance de l'année sainte 1965 et évoqué le pèlerinage d'un groupe de cavaliers conduits par Henri Roque.
Cette lettre fait mémoire d'un gîte éphémère dans lequel ils furent reçus à Viana.
Un gîte dont l'histoire reste à écrire.
Le 27 avril 1963, le conseil municipal de Viana (Navarre) décidait la construction d’une auberge appelée Bordón del peregrino, en prévision de l'année sainte 1965. Elle devait être prête pour héberger les premiers visiteurs dont l’arrivée était prévue le 13 juin suivant.



Les premiers visiteurs du parador en construction

Ces visiteurs, Henri Roque et son équipe de cavaliers, devaient partir d’Eygalière, en Provence, le 23 mai1, ce qui fut fait. Le chantier fut mis en route séance tenante … En effet, le 13 juin 1963, les cavaliers-pèlerins quittent Estella de bon matin, font une pause à Los Arcos et arrivent à Viana à l’heure de l’apéritif. Ils reçoivent une réception délirante à la mairie … Mais, écrit Henri, « nous ne sommes pas au bout de nos surprises ».
Il raconte : 

« Nous remontons à cheval et parcourons encore trois kilomètres pour arriver à El Bordon del Pelegrino. Il a été construit en trente jours pour pouvoir nous accueillir. C’est le premier élément d’un complexe hôtelier qui sera l’an prochain un magnifique Parador. Aujourd’hui, c’est une maison en pierres avec une écurie pour nos chevaux, une grande chambre où l’on a installé des lits neufs avec des draps et des couvertures pour le repos des pèlerins. À côté de ce dortoir, une vaste salle des festins avec une immense cheminée. Pendant que nous cheminions avec nos muletiers d’escorte, nous étions doublés par des dizaines de cars remplis à craquer. Ils portaient autant de monde sur le toit qu’à l’intérieur. Tous ces braves gens de Viana nous précédaient à El Bordon pour nous faire fête ».

Le centre d'accueil El Bordon
Le centre d'accueil El Bordon

« À notre arrivée au Bordon nous nous frayons un chemin au milieu de la foule et nous retrouvons nos palefreniers qui s’occupent de nos chevaux. Nous voici dans la place. Une immense dalle de pierre, c’est la table d’honneur. À cette table prennent place les huit pèlerins et tout le collège des députés de la Navarre. Dans la cheminée, un grand feu aux sarments de vignes activé par un Navarrais en habit du pays et qui fait cuire sur un énorme grill des tranches d’agneau ; dehors, la foule chante et les Navarrais avec leur béret rouge de carlistes attendent, leur fusil sur l’épaule. On se dirait un peu au Mexique. Ici, même les cantonniers ont le béret rouge, c’est la coiffure nationale navarraise. Le repas est excellent, et à la fin du repas, un député du Parlement navarrais a fait un discours chaleureux ».


Marc, l’un des cavaliers, ajoute :

« On vient de terminer en hâte une auberge de jeunesse pour piétons avec grande salle, cheminée et feu de bois pour les pèlerins : El Bordon sera un ensemble touristique devant comprendre, à 5 km de la ville dans la vallée de l’Ebre, sur une butte de terre, au bord d’un grand étang, hôtel, restaurant, aéroclub, piscine, bateaux à moteur. Le premier élément fut cette auberge populaire terminée en quelques semaines en grosse pierre du pays avec salle à manger poutres apparentes, grande cheminée, dortoir, écuries. Toute la population de Viana accourt jusqu’au Bordon en autobus qui font navette, prêtres bénissant la maison, puis c’est le déjeuner avec vin et cognac. 

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Puis c’est la visite de Viana en délire, on présente les filles, les fiancées, les bodegas. Puis messe mais les paroissiens attendent pour la visite des caves [] Puis retour à l’auberge et dîner [] Les gens du pays rejoignent les pèlerins et entourent les potes jusqu’à 2 h du matin. La Coste s’écroule puis tous les autres successivement ».


Casaleiz, l’un des officiers espagnols, est plus sobre :

« Arrivés à Viana à la mi-journée, nous avons assisté à la bénédiction et à l’inauguration du Bordón del peregrinoparador de style antique, récemment construit sur le Camino de Santiago ».
 

Le départ du lendemain est plus difficile que d’habitude. Henri note :

« Je me suis réveillé péniblement à 5 heures 1/2 du matin dans notre parador de rêve. Il règne un climat de lendemain de fête campagnarde. Les guérilleros navarrais, toujours avec leurs fusils et leurs bérets rouges, rallument le feu. Tous les pèlerins ont de la peine à ouvrir les yeux. On a la gueule de bois, resaca, c’est le terme espagnol pour traduire gueule de bois. Le commandant Casaleiz seul a couché en ville. À 6 heures 1/2 tout est en ordre. Nous disons au revoir à l’alcalde de Viana qui est venu nous saluer malgré l’heure matinale ».


Une autre française en visite

Le même été, le 24 juillet, lors des IIe Journées d’Etudes médiévales d’Estella fut organisée une sortie qui se termina par une visite de ce fameux parador futur. Jeannine Warcollier, secrétaire de la Société des amis de Saint-Jacques à Paris, était parmi les invités. Au retour, elle en écrit un compte-rendu dans le Bulletin n°13 :

« La soirée se terminera par la magnifique réception au « Bourdon du pèlerin ». Imaginez un gîte d'étape réalisé à la manière ancienne et déposé au milieu des champs, aux portes de Viana. Le bâtiment extérieur est rudimentaire mais, dès le portail franchi, quel émerveillement de se trouver dans ce refuge de pèlerin aménagé avec tant de goût. Tout est beau et prévu pour vous recevoir chaleureusement. Le maître des lieux vous accueille avec bonhomie et enthousiasme. Quelle joie de trouver dans l'âtre immense un feu de bois sur lequel grésillent des côtelettes de mouton. Vous avez faim ? Vous n'avez qu'à vous servir… Vous avez soif ? Vous n'avez que la peine de plonger votre cruchon dans des jarres ventrues pour recueillir un vin succulent.  Vous avez besoin de fraîcheur ? En ouvrant les vantaux, vous apercevez le Rio Ebro qui s'étire nonchalamment et, au-delà, le lieu où s'est déroulée la bataille de Clavijo, la première victoire de saint Jacques. C'est dans ce cadre extraordinaire, à la lumière des chandelles, que D. Jésus Araiza évoquera brièvement la forte personnalité de César Borgia2. Les sympathiques aubergistes voudraient retenir leurs hôtes plus longtemps, mais il y a encore plusieurs lieues pour atteindre Estella. Quelques retardataires ayant beaucoup de peine à quitter cet endroit enchanteur seront même obligés de courir dans la terre labourée pour rattraper le car déjà en route. Soirée agréable que l'on aimerait revivre souvent ».

Le lac est la plaine de Logroño. Au dernier plan, sur la ligne de crête on devine le chateau de Clavijo représenté ci-dessous.
Le lac est la plaine de Logroño. Au dernier plan, sur la ligne de crête on devine le chateau de Clavijo représenté ci-dessous.

Un fantôme dans un lieu paradisiaque

Personne aujourd’hui ne se souvient de ce projet, ni de sa localisation. Quand j’ai publié L’homme à cheval sur les chemins de Compostelle, en 2013, j’ai dû me résoudre à ne pas le situer.
Un ami m'avait mise en relation avec Mr F. Cariñanos  qui a pu me fournir quelques informations. Le parador n’a jamais vu le jour. Le projet était pharaonique. Il s’agissait de construire « une zone résidentielle touristique et sportive » incluant la construction de cette auberge El Bordón del peregrino, de motels et de pavillons, des installations sportives, des services complémentaires, des repeuplements forestiers, des jardins. Un boulevard périphérique autour des marais, etc. Des projets d’animations autour de chasses, de pêches, de concours de type sportif étaient également inclus.
 
Plusieurs années plus tard, Henri écrivait : 

« Je suis repassé à Viana, le Parador El Bordon del pelegrino n’a jamais été réalisé et il reste sur la butte de terre, au milieu de la plaine marécageuse, la maison inachevée qui avait été construite pour nous recevoir, un jeudi de la Fête-Dieu ».


Où était situé ce fantôme ?

Le village et le chateau de Clavijo
Le village et le chateau de Clavijo
Aujourd’hui, la rencontre avec Javier Beruete, fils du premier président de l’association de pèlerins d’Estella me remet en mémoire ce lieu jamais situé et jamais oublié. Peut-être, lui, a-t-il quelque photo ? Mais non.
Dix ans après mes premières recherches, Internet a progressé, Google aussi. Peut-être ai-je une chance ?
Les témoins de l’époque, en regroupant leurs informations, parlent de la proximité du Camino de Santiago, d’une plaine marécageuse dans la vallée de l’Ebre, d’une butte de terre, d’un grand étang, de la vue lointaine du château de Clavijo.
 

Sur la carte, ces données rassemblées m’ont conduite assez vite vers l’Embalse de Las Cañas, un grand étang aménagé à partir du XVIe siècle. Les recherches sur ce lieu parlaient d’une zone humide comptant parmi les plus importantes de Navarre, et d’une zone de protection des oiseaux. Puis d’un observatoire des oiseaux sur une colline. Au détour de l’un des multiples sites consacrés au sujet, me saute aux yeux le nom de cet observatoire : El Bordón !!! Comment savoir si c'est le mien ?
Re-défilé des sites. L’un propose une cinquantaine de photos, parmi lesquelles une vue de cet observatoire perché sur une sorte de butte-témoin. Surtout ne pas se laisser emporter par l’enthousiasme. Car rien ne parle de son histoire. Désoeuvrée, je lis une page scientifique consacrée aux lieux humides en général, parmi lesquels une fiche datée de 1997 consacrée à Las Cañas. Et là jaillit la lumière !

« Sur une colline située juste à côté du Camino de Santiago se trouve le Centre d'accueil des visiteurs du parc naturel appelé El Bordón (« Le Bourdon »), construit sur les ruines d'une auberge ».

Dans la fiche, une phrase dans le § 19 intitulé « valeurs sociales et culturelles ajoutait que « le centre d'accueil El Bordón a été créé en 19953 ».

Pourquoi un parador à cet endroit ? Pourquoi l’abandon du projet ?

Nous l’avons déjà vu, Fraga Iribarne, ministre du tourisme de 1962 à 1969, a eu une influence déterminante sur l’ouverture de l’Espagne à l’extérieur.  C’est à lui que l’on doit la préparation de l’année sainte 1965 et toutes les opérations de revitalisation du Camino ; c’est à lui également qu’est du l’explosion du nombre des paradores. L’un des buts bien connu de ces hôtels de luxe était de mettre en valeur des bâtiments historiques. On ignore qu’un autre était d’en construire « dans des sites singuliers de montagne, nature, ou sur des zones côtières particulières », pour dynamiser des lieux à faible fréquentation touristique.
 
A Viana, le projet devait être en gestation depuis quelque temps car la grande Laguna de Cañas était déjà considérée comme un élément touristique potentiel, proche du Camino en rénovation. L’idée de conjuguer les deux attraits ne manquait pas d’intérêt. Un « palais antique » dans un décor naturel millénaire était séduisant, surtout au bord du chemin de Saint-Jacques.
L’une des raisons de l’abandon aurait été que la Diputación Foral de Navarra a exigé le respect des droits des paysans qu’il fallait expulser, ce qui n’était sans doute pas dans l’intention des promoteurs. Durant les tractations, des travaux avaient été commencés. Ainsi, ont été apportés du château de Viana des statues de taureaux qui devaient orner l’arc monumental marquant l’entrée du complexe. Jamais montés, les taureaux ont été laissés à l’abandon.
Mon informateur a transcrit ce couplet, tracé sur le mur sud du Bordón par une main anonyme et amère :
« Bourdon, Bourdon tu n’es pas.
Tu es resté un bourdonnet.
Le Camino de Santiago
a toujours attiré beaucoup de coquins ».

Trente ans après dit-il, toutes les pierres avaient disparu. L’oubli a fait fait son œuvre. Le lieu est revenu à son état d'avant 1963. Pratiquement aux portes de Logroño et de son pôle industriel, il n’a pas bougé. Cet immobilisme a fait oublier le projet initial, lequel fut cependant repris sous une autre forme, celle de faire de l’endroit une zone humide protégée, refuge de quantités d’animaux, dont des oiseaux.. Les pèlerins n’ont pas été totalement oubliés puisque, en 1997, la fiche retrouvée disait que le site était ouvert à « ceux qui passent sur le camino de Santiago ».
Encore une fois, des questions restent en suspens. 
- Quelles sont les vraies raisons de l’abandon du projet ? 
- Que sont devenues les statues des taureaux abandonnés ? 
- Pourquoi la mémoire collective s’est-elle empressée d’effacer les souvenirs ?
-Le Bordón et le projet de Parador auraient-ils été victimes de coquins et d'un scandale financier ?
Je n'abandonne pas l'idée de trouver des réponses.

Notes

 
1 - Péricard-Méa, D., L’homme à cheval sur les chemins de Compostelle, Editions C’est-à-dire, Forcalquier, 2013.
2 - César Borgia, fils du pape Alexandre VI, généralissime des armées navarraises fut tué à Viana en 1507 dans une embuscade lors d'un assaut castillan : une dalle dans le pavement devant la porte principale de l'église le rappelle.
3 - https://rsis.ramsar.org/RISapp/files/RISrep/ES870_RISformer1997.pdf
La Convention sur les zones humides d’importance internationale, plus connue sous le nom de Convention de Ramsar, est un traité international qui prône la conservation et l’utilisation rationnelle des zones humides. C’est le seul traité mondial portant sur un seul écosystème.
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[Commentaires et propositions]mail:%20pericardmeadenise@gmail.com


Denise Péricard-Méa