Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Nous n'irons pas à Compostelle, étape 88


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 7 Décembre 2020 modifié le 24 Février 2021

Mes recherches de poèmes évoquant Compostelle m’ont fait découvrir un recueil de 16 poèmes intitulé « Nous n’irons pas à Compostelle ». Son titre est celui du premier poème, le seul qui évoque le pèlerinage. La similitude du titre avec celui du poème d’Aragon (Lettre 87) m'a intriguée.
L’auteur, Charles Galtier, poète provençal d'Eygalières, l’a publié en 1963.



PÈLERINER RE-CONFINÉS  
Etape n°88

A Eygalières au printemps de cette année 63, la grande actualité est le départ pour Compostelle d’une chevauchée dirigée par Henri Roque. La publicité faite autour d’elle est importante et on en parle dans le village. Le bruyant cortège des cinq cavaliers partant pour l’aventure, escortés par des amis cavaliers, par des journalistes et des photographes ne passe pas inaperçu. D’autant moins que le but du voyage, au fond de l’Espagne franquiste est loin d’être apprécié de tous. 

Sur son cheval blanc, Henri Roque sort de son Centre équestre
Sur son cheval blanc, Henri Roque sort de son Centre équestre
Henri Roque, fils du médecin du village, avait repris les terres familiales à la fin des années 50, au retour d'une absence forcée au sortir de la guerre. Voyant les chevaux disparaître au profit des tracteurs, il eut l'idée de promouvoir l'équitation pour le tourisme. La maison du docteur et ses dépendances devinrent le centre équestre « L'homme à cheval ».

Ce nom, titre d'un roman de Drieu la Rochelle, plaisait à Henri Roque car il évoquait la vocation qu'il avait choisie. Mais cet auteur rappelait de mauvais souvenirs des années de guerre. Et, malgré une altercation, un soir, avec un soldat allemand qui importunait une fille du village, Henri Roque traînait une réputation de « collabo ».
Alors, d’une plume rageuse, Galtier traduit les sentiments du village dans ce premier vers : Nous n'irons pas à Compostelle

Nous n'irons pas à Compostelle,
Saint Jacques replie son couteau.
(Le manche suivait le coteau
Et la lame brillait au ciel).

Copie 88



Las ! il nous faut quitter la table
Puisque est repu le charretier.
De notre faim, nul n'a pitié,
De pain blanc et de cathédrales.

​Nous allons dormir ventre creux
Sans entreprendre le voyage.
Vaine, contemplant une image :
Compostelle silencieux.
 
Cathédrale de nos espoirs,
De nos élans, de nos mensonges
Et des angoisses qui nous rongent,
Pour vous aveindre, il est trop tard !
 
 

Mais celui qui était en chemin
(Bonnes gens priez pour son âme !)
Aura-t-il crié quand la lame
S'est repliée sur son destin ?

Saint Jacques Maître charretier

Saint Jacques replie son couteau et il faut quitter la table, le Maître charretier est repu. Cette image inhabituelle de saint Jacques surprend. Mais le charretier n’est-il pas le Maître des chemins sur lesquels il conduit des charrois ?
Avant même de nommer le charretier, la figure du saint prend une autre dimension.
– Ouvrons la parenthèse - le couteau ne semble pas replié complètement. Son manche s'agrandit, « suivant la ligne du coteau » mais, à angle droit, sa lame reste pointée vers le ciel. Voici qu’elle prend des allures d’épée dressée, menaçante – fermons la parenthèse.
Cette épée redonne à saint Jacques une figure plus habituelle.
 
Et, quand le Maître est repu et ferme son couteau, tous les ouvriers doivent terminer leur repas, même s’ils ont encore faim. Le Maître est insensible à leur faim.
 
Le poète érudit – et les ouvriers du Maître ? - n’avaient-ils pas, eux aussi, une image et une envie de Compostelle et de sa cathédrale ? Ils en ont eu « faim » de cette cathédrale vers laquelle se sont portés leurs « espoirs », leurs « élans ». La belle image a laissé la place aux mensonges et aux angoisses. Il est trop tard maintenant, pour leur apporter Compostelle.
 
Une énigme subsiste. Qui « était en chemin » ? 
Seule une parenthèse évoque sa mort en invitant à prier pour son âme. La lame du couteau, « repliée sur son destin » l’a-t-elle fait crier ?
 
J’ai cherché à connaitre l'auteur, ayant mis en scène ce saint Jacques vengeur, pour mieux présenter ce poème. Et aussi pour découvrir sa victime sur le chemin et tenter de comprendre pourquoi le poète se souciait de savoir si elle avait crié.
 

 

Charles Galtier, le poète

Lucien Perret, neveu de Charles Galtier
Lucien Perret, neveu de Charles Galtier
Les informations publiques sur Charles Galtier sont minces : fils du maréchal-ferrant, instituteur, 50 ans en 1963.
Par chance un de ses jeunes neveux, Lucien Perret, né en 1923 s'occupe encore de l'oeuvre de son oncle et aide à le connaître. En deux phrases, il donne le contexte de la naissance de ce poème :
« Nous n’étions pas gens d’Eglise ».
« Henri Roque n’est jamais venu jouer au foot avec nous ».

Et il confirme catégoriquement  :
« Il est évident que ce poème a été écrit pour exprimer l'opposition de mon oncle à l’expédition de Roque partant vers l’Espagne franquiste ».

Bien des détails du poème restent encore obscurs mais sa signification est claire

Deux hommes, du même village, sont présents dans ce poème. Galtier né en 1913, un fils de maréchal-ferrant,  Roque né en 1920, un fils de médecin. Deux milieux qui s’opposent sur le plan politique, inscrits l’un dans la « Provence rouge », républicaine de gauche, l’autre dans la « Provence blanche », de droite issue des royalistes et devenue pétainiste.
Deux milieux réunis pourtant par un amour inconditionnel de la Provence, celle de Mistral et des félibres.


Aujourd’hui, « nous allons tous à Compostelle ».

En 1963, comme en 1949 (étape 87) Compostelle divisait. Les traumatismes des guerres étaient encore frais. Ils n’ont d’ailleurs pas disparu et sont prompts à refaire surface. Depuis, la volonté politique de construire l'Europe a fait des chemins de Compostelle un symbole culturel européen, sans pour autant détruire les oppositions.

Ceux « de droite » y affirment leur piété. Elle s’ajoute aux motivations de ceux « de gauche » et des autres,  l'amour de la randonnée, la soif de liberté, la quête personnelle …
Tous se retrouvent dans la fraternité et le partage de merveilleuses rencontres sur « Le chemin ». Le temps du pèlerinage, elles effacent les  distinctions politiques, religieuses, sociales ou autres … et alimentent l'utopie d’une société réconciliée. 

Aujourd’hui qui sait ? Peut-être que des Henri Roque et des Charles Galtier marchent d’un même pas vers la cathédrale de Compostelle, rêvée en leur temps par ces deux enfants d’Eygalières. Ils cheminent avec saint  Jacques, le charretier qui marche avec eux.

Merci à Charles Galtier d'avoir imaginé cette nouvelle figure de saint Jacques. Il a répondu par avance aux marcheurs contemporains qui disent ne pas s'intéresser au but. Pour eux, seul compte le Chemin. Savent-ils que saint Jacques les conduit, comme jadis le Maître charretier conduisait ses chevaux ?






Dans L’Homme à cheval sur les chemins de Compostelle, j’ai publié le récit de la chevauchée d’Henri Roque et analysé ses conséquences inattendues sur le pèlerinage et l’action de la France en faveur des chemins.

Editions C'est-à-dire, Forcalquier,
ISBN : 9782918235088
 

 

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Denise Péricard-Méa