Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

« Nous n'irons plus à Compostelle », étape 87


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 24 Novembre 2020 modifié le 30 Novembre 2020

Un titre étonnant pour un poème écrit par Aragon, le poète qu’on a du mal à imaginer en ancien pèlerin de Compostelle. Un titre sur le modèle de « Nous n’irons plus au bois… ». Mais pourquoi « plus à Compostelle » ?



PÈLERINER RE-CONFINÉS  
Etape n°87

« Nous n'irons plus à Compostelle », étape 87
 

Nous n'irons plus à Compostelle

Des coquilles à nos bâtons

A saints nouveaux nouveaux autels ...


Aragon a lu ce poème devant 10 000 personnes, le 12 juin 1949, à Oradour-sur-Glane, cinq ans et deux jours après le massacre de 642 villageois par une division de SS allemands. 
« Nous n'irons plus à Compostelle », étape 87

Il a été photographié après cette lecture, brandissant au-dessus de la foule le grand Livre d’Or orné d’un dessin de Picasso, « l’Enfant d’Oradour ».
 
Il était là, en compagnie de Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel de physique et surtout Haut-Commissaire à l’Energie atomique, avec Elsa Triolet bien sûr, puis Willy Ronis le grand photographe de presse et de nombreux membres de l’Union nationale des intellectuels (UNI).

Ils sont « de gauche », venus de toute la France les uns en train et les autres en autocars, groupés en « caravanes de la Paix », invités par le Limousin communiste et résistant, si durement éprouvé par les massacres de Tulle et d’Oradour en juin 1944. Ils sont tous là,
en « pèlerinage de la paix à Oradour »
Ce mot « pèlerinage » avait surgi spontanément en 1944, dès qu’il avait été décidé de laisser les ruines d’Oradour intactes et d’en faire l’un des premiers lieux de Mémoire. Il n’avait fait peur à personne, parce qu’il était dans tous les cœurs. 
 
Et Compostelle y faisait écho :

 

Nous n'irons plus à Compostelle
Des coquilles à nos bâtons
A saints nouveaux nouveaux autels
Et comme nos chansons nouvelles
Les enseignes que nous portons

Que nos caravanes s'avancent
Vers ces lieux marqués par le sang
Une plaie au coeur de la France
Y rappelle à l'indifférence
Le massacre des Innocents

Vous qui survivez à vos fils
En vain vous priez jour et nuit
Que le châtiment s'accomplisse
Et la terre en vain crie justice
Le ciel lui refuse la pluie


« Nous n'irons plus à Compostelle », étape 87

O mamans restées sans amour
Sur les tombes de vos héros
La même lumière du jour
Baigne les ruines d'Oradour
Et les yeux vivants des bourreaux

Aux berceaux d'Oradour demain
Pour qu'on ne revoie plus la guerre
Semer la mort comme naguère
Dans le monde entier se liguèrent
Près d'un milliard de coeurs humains

Que la paix ouvre enfin ses vannes
Et le peuple dicte ses lois
Nous les faiseurs de caravanes
T'apportons Oradour-sur-Glane
La colombe en guise de croix.


Comment Aragon a-t-il pu proclamer ce poème sans ponctuation, en faisant passer sur la foule  le souffle des grands orateurs ?

A l’entendre, voilà que s’avancent des « caravanes » de pèlerins, coquilles, bourdons, enseignes, mais on comprend très vite que ces pèlerins ne peuvent pas aller ailleurs qu’à Oradour, sur le tombeau des Innocents massacrés cinq ans plus tôt.

Avec lui, nous voilà tous pèlerins, avec les mots des orateurs chrétiens, toujours les mêmes quand on est dans la douleur la plus extrême. Il parle aux mères du « massacre des Innocents », et elles l’entendent. La douleur de la Vierge n’est pas loin. S’il ne nomme pas ce nouveau « sanctuaire », il évoque un nouvel « autel ». Il y aura une nouvelle église.  


Les pèlerins viennent prier là pour que la paix si récente ne sombre pas dans la « Guerre froide ». Aragon fait allusion au grand Congrès Mondial des Partisans de la Paix qui s’était tenu en avril de cette année 1949 :
« Dans le monde entier se liguèrent
Près d'un milliard de coeurs humains ».
Et, dans les derniers vers « Que la paix ouvre enfin ses vannes ! », écho lointain de « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous » et la colombe de Picasso qui évoque aussi bien l'Esprit saint que la croix.

Mais pourquoi « plus à Compostelle » ?

La majorité des hommes et des femmes, réunis à Oradour en ce mois de juin 1949 ne connaissaient pas Compostelle. Mais pour Aragon et les organisateurs de ce pèlerinage, Compostelle avait été perverti, instrumentalisé au profit d’une politique de « droite » qu’ils réprouvaient. Dès le premier vers, il écarte Compostelle d’un revers de main. Tout s’éclaire… Dès lors, il met tout son talent et sa connaissance du vocabulaire religieux au service des martyrs d’Oradour.

 

Des Lettres antérieures ont mis en évidence la place de Compostelle dans les relations franco-espagnoles du temps de guerre. Ce sanctuaire fut un moyen de maintenir des relations avec l'Eglise d’Espagne et d’éviter que le pays ne sombre dans le nazisme. Elles exploitaient l’intérêt de Franco, le Galicien pour Compostelle. Mais, apparaissant comme un soutien à sa dictature, elles étaient inadmissibles pour la France résistante.

J’ai appris ces jours derniers que, pour cette raison, l’évêque du Puy, diocèse qui avait compté beaucoup de Résistants, n’avait pas participé aux manifestations du millénaire du pèlerinage de Godescalc en 1951 (Lettre 85)


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Denise Péricard-Méa