Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Quand des ennemis se mettent à dialoguer, étape 91


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 11 Janvier 2021 modifié le 14 Janvier 2021

La lettre n°49 se faisait l’écho des batailles de l’armée de Charlemagne, menées tout au long du Camino francés et relatées dans le Pseudo-Turpin, ce récit du XIIe siècle considéré longtemps comme historique. La mémoire collective en a gardé le souvenir, au travers d’images ou de noms de lieux. Elle n'a pas retenu les trêves autorisées par le code d'honneur de la Chevalerie. Elles permettaient dialogues et négociations. Cet article en présente deux particulièrement intéressantes.



Par chance, le Pseudo-Turpin rapporte deux dialogues entre un Chrétien et un Sarrasin,
- celui de Charlemagne avec le roi musulman Aigolant
- celui de Roland avec le géant Ferragut mais sans aucune image.

En un temps où les Chrétiens voyaient des hérétiques aussi bien dans les Sarrasins que dans les Juifs et même les Chrétiens d’Orient, ces deux exceptions témoignent d’une volonté réciproque de se comprendre, rarissime sans doute mais d’autant plus précieuse. 

Mais ces récits sont restés enfermés dans les manuscrits des bibliothèques espagnoles et n'ont été édités puis publiés que très tardivement.
La première traduction française de l'intégralité du Codex Calixtinus n'a été publiée qu'en 2003. Bernard Gicquel, membre fondateur de la Fondation, l'a réalisée à ma demande pour que nous puissions enfin la porter à la connaissance des pèlerins francophones.

 

Des trêves pour se parler

Ces dialogues ont eu lieu lors d’une trêve au milieu d’une bataille. Les codes d’honneur de la chevalerie permettaient ce rapprochement, dans le respect mutuel de l’autre.
 

Charlemagne et Aigoland

Le premier dialogue se passe entre Charlemagne et Aigoland, à Pampelune ; face à face, ils sont séparés par le Chemin de Saint-Jacques. Encore faut-il qu’ils se comprennent. C’est le cas puisque Charlemagne parle « la langue sarrasine ». Dans un premier temps les deux hommes se lancent dans une étude comparative des mérites de leurs religions.

« Dis-moi, demande Aigoland, pourquoi tu as enlevé à notre race cette terre qui ne t’est pas échue par droit d’héritage, ni à ton père, ni à ton grand-père, ni à ton bisaïeul. »
– Je l’ai fait, répondit Charles, parce que notre Seigneur Jésus-Christ a appelé le peuple chrétien à régner sur toutes les nations du monde. Voilà pourquoi j’ai converti, autant que je l’ai pu, ta nation sarrasine à notre loi.
– Il est indigne, repartit Aigoland, que notre race soit soumise à la tienne, alors que notre loi vaut mieux que la tienne. Nous avons Mahomet, le prophète de Dieu, qui nous fut envoyé par Dieu et dont nous gardons les commandements. Nous avons des dieux tout-puissants qui, sur l’ordre de Mahomet, nous révèlent l’avenir. Nous leur rendons un culte et c’est d’eux que nous tenons vie et puissance.
– Aigoland, dit Charles, tu te trompes, car nous gardons les commandements de Dieu ; mais vous, vous tenez aux vains préceptes d’un homme vain. Nous croyons à Dieu le Père, au Fils et au Saint-Esprit et nous l’adorons, mais vous, caché sous des simulacres, c’est le démon auquel vous croyez et que vous adorez. Grâce à la foi que nous avons, nos âmes vont après la mort au paradis et y jouissent de la vie éternelle ; les vôtres vont en enfer. C’est la preuve manifeste que notre loi est supérieure à la vôtre. Venez donc recevoir le baptême, toi et les tiens, ou bien venez vous battre contre moi et mourir de malemort.
– Loin de moi l’idée, dit Aigoland, de recevoir le baptême et de renier Mahomet, mon Dieu tout-puissant ! Nous combattrons, moi et les miens, contre toi et tes gens. Convenons que c’est nous qui vaincrons si notre loi est plus agréable à Dieu que la vôtre, et que vous vaincrez si votre loi vaut mieux que la nôtre. Et que les vaincus demeurent dans l’opprobre jusqu’au dernier jour, mais qu’aux vainqueurs soient louange et gloire à jamais. Plus encore, si ma nation est vaincue et que je vive encore, je recevrai le baptême. »

Ainsi fut fait.
S'avouant battu et homme d’honneur, Aigoland se prépare à recevoir le baptême.
Il revient pour cela au camp de Charlemagne mais finalement le refuse.
Vous saurez pourquoi à l’adresse suivante

Roland et Ferragut


Le second dialogue inclus dans le Pseudo-Turpin est celui tenu entre Roland et le géant Ferragut contre lequel il combat. Là encore, pas de barrière de langue, tous les deux parlant espagnol. Là aussi il a lieu pendant une trève :

« Le soir venu, Ferragut, tombant de sommeil, demanda à Roland une trêve jusqu’au lendemain matin et s’endormit aussitôt. Roland, en jeune homme attentif, lui plaça une pierre sous la tête pour qu’il dorme plus à l’aise. Ni Roland ni aucun des chrétiens n’aurait osé le tuer alors, car il était convenu que, si un chrétien accordait une trêve à un Sarrasin, ou un Sarrasin à un chrétien, il ne devait lui faire aucun mal. Si l’un d’eux rompait la trêve avant d’avoir annoncé la reprise des combats, il était mis à mort sur-le-champ.
Quand il eut assez dormi, Ferragut s’éveilla.
Roland s’assit à côté de lui et lui demanda comment il pouvait avoir assez de force et de résistance pour ne craindre ni l’épée, ni les pierres, ni le bâton. « Toutes les parties de mon corps sont invulnérables, hormis le nombril », répondit le géant en espagnol, langue que Roland comprenait assez bien. Ensuite le géant considéra Roland et lui demanda :

« Mais toi, comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Roland, dit-il.
– De quelle race es-tu donc, toi qui luttes si courageusement contre moi ?
– Je descends des Francs », dit Roland.
— « Quelle loi observent les Francs ? »
— « Celle du Fils de Dieu, répondit Roland ; il est né d’une vierge, a souffert sur la croix, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux où il est assis à la droite du Père.
– « Pour nous, dit Ferragut, nous croyons qu’il y a un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui n’a eu ni père ni fils. Et comme il n’a été engendré par personne, de même il n’a engendré personne, c’est donc un seul Dieu, non une trinité.
– « Tu as raison de dire que c’est un seul Dieu, mais ta foi est boiteuse quand tu dis qu’il n’est pas triple. Si tu crois au Père, crois aussi en son Fils et au Saint-Esprit. Car Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, et il reste un seul Dieu en trois personnes.
– « Si tu dis, répliqua Ferragut, qu’il y a un Dieu Père, un Dieu Fils et un Dieu Saint- Esprit, il y a donc trois dieux, ce qui est absurde, et non un seul Dieu.
– « Nullement, dit Roland, je t’annonce le Dieu triple et un : il est un et il est triple. Les trois personnes sont co-éternelles et co-égales entre elles. Tel le Père, tel le Fils, tel le Saint- Esprit. »
– « Je vais donc, dit alors Ferragut, combattre avec toi à la condition suivante : si, comme tu le prétends, ta foi est vraie, que je sois vaincu ; si elle est mensongère, que ce soit toi qui succombes. Que la nation vaincue soit couverte à jamais de honte et d’opprobre, la nation victorieuse de louange et de gloire.
– « Qu’il en soit ainsi, dit Roland ».

Des images dans l'esprit de ces récits

Deux images rarissimes unissant un chrétien et un sarrasin sont souvent utilisées pour illustrer comment, durant ces temps de cohabitation, se manifestait, chez les intellectuels, un esprit de compréhension mutuelle, chacun se nourrissant des apports de l’autre. Elles datent toutes les deux du XIIIe siècle. Hormis les armes présentes sur chacune, elles sont des images de paix.
 

 Quand des ennemis se mettent à dialoguer, étape 91
La première image met en scène un roi chrétien apprenant à jouer de la guitare dite « mauresque ». Entre les deux, une boisson sur une table basse, signe de leur entente. Si le roi a une épée au côté, le Maure est sans arme visible.
Elle figure dans les Cantigas de Santa Maria, du XIIIe siècle, attribuées au roi Alphonse le Sage (cantiga 120, ms. T.I.1, fol.79, Bibliothèque de l’Escorial, Madrid).


 

 Quand des ennemis se mettent à dialoguer, étape 91
Sur la seconde image,un Chrétien et un Musulman jouent aux échecs. Là encore il y a entente puisque le Sarrasin offre à boire à ce qui semble un blond personnage chrétien, mais ici, c’est le premier qui est armé.


Elle est extraite de l'ouvrage :
Alfonso X el Sabio, Libro de los juegos de ajedrez, dados y tablas (Biblioteca del Real Monasterio de San Lorenzo de El Escorial, Ms. T. I. 6, f° 64 r°)

 

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Denise Péricard-Méa