Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Saint Jacques dans la Grande Guerre 14-18, étape 98


le 1 Mars 2021 modifié le 1 Mars 2021

Pourquoi ce titre alors qu’a priori, cette guerre n’était pas l’affaire de saint Jacques puisque l’Espagne avait choisi la neutralité dans le conflit mondial ?
Parce qu'en 1919, un prêtre bordelais est allé à Compostelle pour voir ce qu'était devenue l'Espagne et remercier saint Jacques de la victoire.



Pèlerin de Compostelle en 1910 et 1919

En 1910, profitant d'un temps libre entre deux affectations, l'abbé Pléneau fit un voyage à Compostelle dont je n'ai pas de trace.
Il publia le récit de son pèlerinage de 1919, sous le titre Sur les routes de Compostelle après la Grande Guerre, en utilisant le pseudonyme Laurent D'Arce. Il y exprime  son désir « de goûter, après les angoisses de la guerre, un peu d’oubli et de paix », en précisant ainsi sa pensée :

Mais, au demeurant, je n’étais pas fâché de prendre contact avec l’Espagne, de savoir ce que la guerre avait fait d’elle ; si elle était revenue, depuis notre victoire, à de meilleurs sentiments pour nous, ou si elle nous gardait la même défiance, si elle redoutait que cette victoire ne fût pas seulement celle du droit mais celle de la révolution et de l’impiété.


L'abbé Pléneau
L'abbé Pléneau
Son idée était d’aller remercier saint Jacques de la victoire des Alliés…

« Je lui ai offert, au grand saint Jacques, comme au maître de séant et au patron de toutes les Espagnes moi qui, depuis la paix vient, sans doute le premier, des Gaules, en pèlerin à son tombeau pour toute la France victorieuse parce que je suppose qu’il se sera montré pour nous moins neutre que ses compatriotes et qu’il nous aura aidés à repousser le boche hérétique comme il aida jadis le vainqueur de Clavijo, Ordoño II, à remporter sa victoire décisive sur les Maures. 

A la chapelle du Roi de France, j’ai eu le plaisir de lire cette inscription toute d’actualité et qui était comme le meilleur des souhaits de bienvenue : Pax vobis. J’ai remercié le Sauveur de cette paix divine, mon butin de pèlerin. Je l’ai supplié de l’étendre au monde entier, de nous la conserver ».


Ce prêtre n’était pas tout à fait comme les autres. Né en Gironde en 1865, il n’était plus mobilisable. Ordonné prêtre en 1888, il avait été tout de suite nommé professeur de rhétorique au collège Saint-Jean de Bazas, jusqu’à sa fermeture en 1901. 
Il a ensuite été affecté à la cure de Notre-Dame-de-Fin-des-Terres à Soulac, une église dont la fondation était attribuée à Charlemagne qui, déjà, passait pour une ancienne étape sur le chemin de Compostelle. En 1910, avant de quitter cette cure pour Pauillac, il était allé à Compostelle. 
 
Il faut se souvenir que le pèlerinage à Compostelle a été largement remis en honneur par des érudits du Sud-Ouest, parmi lesquels plusieurs ecclésiastiques qui ont publié des ouvrages sur le sujet, l’abbé Daux, l’abbé Pardiac, Alexandre Nicolaï, Adrien Lavergne, etc.
 
Pendant la guerre, la neutralité de l’Espagne a été au cœur de discussions sans fin, jugée parfois trop « engagée », voire même favorable aux Allemands ; était-ce un souvenir du temps où le roi d’Espagne fut Charles Quint, empereur du Saint Empire germanique ? En Espagne même, la population était partagée entre aliadófilos et germanófilos. Pour l’abbé Pléneau, « il faudrait renoncer à la neutralité indifférente ou jalouse, qui est stérile ». Il ne pouvait qu’approuver le « Comité catholique de propagande française à l’étranger » dirigé par le recteur de l’Institut catholique de Paris qui pensait que saint Jacques pouvait servir de trait d’union avec le clergé espagnol peu enclin à aimer la France trop anticléricale à son goût. 

Saint Jacques Matamore sur une bannière

Les représentations françaises de saint Jacques Matamore sont assez rares, Il en existait une (aujourd'hui disparue) à l'avers d'une bannière de procession conservée à l'église Saint-Jacques de Cappellebrouck.
L'apôtre y apparaît en cavalier invincible, revêtu de son armure, épée au clair, calme et déterminé face à l’ennemi.
 
L'avers de la bannière de Cappelbrouk
L'avers de la bannière de Cappelbrouk

Les Poilus de Cappellebrouck

Le revers de la bannière indique nom des donateurs : « Les combattants de la Grande Guerre à St. Jacques de Cappellebrouck-1920 »
L’image de l'avers est celle du saint qu’ils ont prié. Elle  est encadrée par l'invocation :
SAINT JACQUES-PRIEZ POUR NOUS

Cappellebrouck, sanctuaire de pèlerinage à saint Jacques

Le buste reliquaire de Cappellebrouk
Le buste reliquaire de Cappellebrouk
Depuis le XIIe siècle, l’église Saint-Jacques de Cappellebrouck est un petit Compostelle car elle reçoit des pèlerins qui viennent prier sur une relique de saint Jacques. 
 
Contrairement à beaucoup de ces sanctuaires de substitution, non seulement le pèlerinage n’a pas disparu au cours du temps mais il a été réactivé au XVIIe siècle. Une confrérie Saint-Jacques a été fondée. Tout un cérémonial a été organisé pour la fête du 25 juillet, se répétant à la Fête-Dieu et à la Pentecôte. C’est de cette époque que datent les premières archives attestant de la réputation de protection de graves maladies infantiles. Existait-elle auparavant ? Nul ne sait.
 
La dévotion a pris une ampleur plus grande à partir de 1884, au moment où le pape Léon XIII reconnaissait les reliques de saint Jacques de Compostelle tout en concédant des indulgences à certains sanctuaires Saint-Jacques. Grâce à un curé dynamique, l’archevêque de Cambrai a ratifié l’instauration d’une neuvaine de saint Jacques, du 25 juillet au 3 août. Elle commençait par une grande procession à travers les rues du village, accompagnée des chants des enfants des écoles. Chaque fidèle recevait un « pieux souvenir », médaille, image ou textes de litanies de saint Jacques. Chaque jour de cette neuvaine, un prédicateur venait prêcher. Pour annoncer le programme, le curé faisait imprimer et distribuer un millier d’affiches. Au cours des cérémonies, avaient lieu des bénédictions de pain, gâteaux, sucre, chocolat, lait ou sirop en faveur des enfants. 
 
Tous pouvaient s’inscrire à la confrérie, auprès du curé, sans condition aucune. Ils bénéficiaient d’indulgences à leur entrée, le 25 juillet et à l’heure de leur mort. A leur prière du matin, il leur était recommandé d’ajouter « saint Jacques, priez pour nous », la formule même retrouvée sur la bannière.

Les Poilus de Cappellebrouk ont prié le Matamore

Il est connu que la piété des Poilus s’est décuplée au moment du danger, leurs correspondances le prouvent ainsi que leur assiduité aux offices religieux en campagne. Ceux de Cappellebrouck ont prié saint Jacques Matamore qu’ils ont fait broder sur leur bannière. 
Ils étaient sous sa protection depuis leur plus tendre enfance. Leurs mères les avaient fait bénir par le saint apôtre et ils avaient porté des colliers de perles sensés les protéger de la coqueluche ou des convulsions.

Tous les soldats du village avaient reçu de précieux viatiques pour qu’ils soient protégés du feu ennemi. Même sans talisman, ils ont dû reprendre les prières qui ont bercé leur enfance.

Cette bannière n’a pas d’autre histoire. L’archiviste du diocèse a seulement trouvé une information le 20 juin 1920 le curé de la paroisse attendait la bannière avec impatience.
 
Lequel de nos lecteurs aurait connaissance d’un témoignage semblable d’une invocation à saint Jacques pendant la Grande Guerre ? Ce peut être un exvoto posé sur le mur d’une église Saint-Jacques, une image pieuse ramenée du front, un souvenir oral conservé dans une famille, un pèlerinage effectué au retour, etc.
 

Jeanne d’Arc sur le cheval du Matamore ?

Deux illustrations datant de la Grande Guerre représentent Jeanne d’Arc descendant du ciel sur un cheval blanc en brandissant son épée vers l’ennemi n’est-elle pas une transposition française du Matamore ? Comment ne pas être tentée d'associer ces deux images à la bannière de Cappellebrouck ?
 
Sur la première, intitulée Sur la route de la Victoire Jeanne pointe son épée sur le drapeau allemand. Comme saint Jacques, elle met les ennemis en fuite, ici sous les yeux émerveillés des Poilus, au 1erplan un tirailleur sénégalais, à l’arrière-plan un zouave et un Hindou. Son étendard porte l’image du Christ entouré de deux anges agenouillés qui doivent le supplier de donner la victoire à Jeanne ; ce que confirme la devise de Jeanne d’Arc qui légende l’image.
Cette carte postale non datée est signée Sergueï Solomko (1867-1928), un aquarelliste russe qui a signé plusieurs cartes d’inspiration religieuse. On ne peut que l’imaginer en relation avec l’Institut catholique de Paris.
 
Saint Jacques dans la Grande Guerre 14-18, étape 98

La seconde image fait la couverture du journal de la Croix Rouge anglaise d’octobre 1918. Le cheval blanc vole vers la victoire, monté par les trois « saints » alliés, Jeanne d’Arc pas encore canonisée, saint Georges patron de l’Angleterre et Georges Washington, vainqueur de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis. Devant le cheval, les ennemis fuient et les soldats alliés reconnaissables à leurs uniformes, baïonnettes au fusil, partent à l’assaut.
Saint Jacques dans la Grande Guerre 14-18, étape 98

 

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chèque à Fondation David Parou Saint-Jacques,
39  rue du Sergent Bobillot, 37000 TOURS

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 Denise Péricard-Méa