Nouveaux regards sur Compostelle, le pèlerinage et les chemins de Saint-Jacques

Talmont-sur-Gironde sur le chemin de Compostelle ? étape n°108


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 6 Mai 2021 modifié le 22 Mai 2021

En juin 1999 et janvier 2000, la revue Xaintonge consacrait une grande partie de ses numéros 5 et 6 aux rapports historiques entre le pèlerinage à Compostelle et la Saintonge. Si le premier était classique, le second portait un regard très critique qui méritait d’être salué car l’époque ne s’y prêtait pas. Aujourd’hui, la place de Compostelle dans le réseau des pèlerinages locaux continue d’être largement surévaluée, malgré des travaux de plus en plus nombreux. Mais on arrive progressivement à accorder à Compostelle la place qui lui revient, celle d’un symbole européen.



Xaintonge, une revue à contre-courant sur Talmont et Compostelle

Le n°5, sous-titré « Les églises charentaises sur la route de Compostelle » est (presque) parfaitement classique ; il traite des milliers ou millions de pèlerins qui circulaient partout. Mais déjà il exprime des doutes, au détour de questions dispersées dans le texte conventionnel : 

« pourquoi aller si loin, se plaisent à dire nos anciens, quand on a si près de chez soi des saints qui remplissent si bien leurs fonctions ? »
 

Le n°6, « Les pèlerinages charentais sur les chemins de Compostelle » est plus incisif. Il traite de
« ce saint Jacques de Compostelle qui a tant agité nos professionnels du tourisme en 1999 puisque nous fêtions la dernière année jacquaire du siècle, tout en évoquant les nombreux pèlerinages saintongeais »
Au fil des pages la rédaction s’étonnait du silence de la mémoire collective à propos de ce grand pèlerinage alors que tant de pèlerinages locaux bien antérieurs sont encore connus :  

« Tous les ouvrages sur Compostelle sont d’accord, les jacquets longeaient l’actuelle N137. Les anciens s’étonnent que leurs anciens ne leur en aient jamais parlé…  A Préguilhac, la rue Saint-Jacques est née en 1997… La Jard n’a pas reçu de borne compostellane et pourtant elle est la seule de la région à porter le vocable Saint-Jacques, etc, etc.»

 

Partout les enquêteurs en ont été pour leurs frais. Les titres des articles se succèdent :

« Compostelle, un pèlerinage confidentiel ? » ;
« Cette lanterne qui attire le pèlerin » ;
« L’invention moderne de Compostelle » ;
« Saint Jacques, sauveur du patrimoine ».

Des justifications irrecevables


« Si vous demandez à un Charentais-maritime du commun des mortels de vous citer un seul endroit qui ait un rapport avec Saint-Jacques-de-Compostelle, ne vous attendez pas à ce qu'il vous dise Saint-Eutrope ! Les dix pages que lui consacre le Guide d'Aimery Picaud ne lui sont pas parvenues. Par contre, il vous répondra : Talmont-sur-Gironde. On raconte qu'ici, après avoir prié sainte Radegonde, les pèlerins embarquaient pour Compostelle, envoyés par l'abbaye de Saint-Jean d'Angely dont Talmont était une des nombreuses dépendances ! »

Evidemment, beaucoup de questions surgissent :
« Pourquoi, puisque le pèlerinage à consisté à prier des reliques, aurait-on fait le détour par Talmont où il n'y avait rien à toucher, alors qu'à une heure de marche, se trouve le très prestigieux tombeau de Roland* ?
Du coup, on vous explique qu'en face, les pèlerins allaient prier Notre-Dame-de-la-Fin-des-Terres**, alias sainte Véronique… ! Ce qui étonne, c'est que des pèlerins soient venus traverser la Gironde en plein milieu de l'estuaire et aient remonté au nord vers Soulac, alors que c'est au sud qu'ils allaient ? Pourquoi, s'ils allaient en Galice par la voie des mers, n'ont-ils pas opté pour un lieu de partance plus pratique ? ». 

Un article méritait que nous nous y arrêtions, qui allait au-delà de la simple enquête de voisinage puisqu’il présentait l’interview d’un érudit historien, Jacques Tribondeau.
Il mérite d’être reproduit, avec l’accord des auteurs.

* - À Blaye.
** - À Soulac.

L’interview de Jacques Tribondeau

 
Jacques Tribondeau† a épluché les archives de Talmont : 
 

Au XIXe siècle, aucun érudit n'associe Talmont à Compostelle.Dans les Mémoires de l'ingénieur militaire Claude Masse, (1706-1709), si on lit que « les bénédictins de Saint-Jean d'Angély maintiennent à Talmont un vicaire perpétuel pour une église si pauvrement ornée », il n'y pas un mot sur les fastes du pèlerinage compostellan.
En 1839, un certain Gautier, qui travaille au.service statistique de la Charente-Inférieure, ne fait pas davantage allusion à un pèlerinage.
En février 1868, dans le bulletin du diocèse qui relate l'histoire de la paroisse et de l'église, pas une ligne sur saint Jacques. 


Au début du XXe siècle, de nouveaux mots sur Talmont apparaissent : « abbaye romano-byzantine », « mort de Talmont, victime de l'abandon et du péril des flots ».
Des descriptions sont reprises dans les mêmes termes en 1926 dans le roman Monique, poupée française* dont l'action se situe à Talmont. Mais pas une ligne sur le pèlerinage. Comme le dit notre interlocuteur, « avec Compostelle, il y aurait eu pourtant de beaux développements à faire »
En 1936, le maire, qui publie des opuscules pour promouvoir sa commune, ne parle pas davantage d'embarquement de jacquets. En 1941, quand on fonda la société des Amis de Talmont, toujours rien sur la Galice, et encore rien dans les écrits de Firmin Seguin, dernier abbé résident, et Dieu sait combien il s'est démené pour attirer des pèlerins pour sauver son église en triste état ».
 

Et Jacques Tribondeau concluait :
« Charles Dangibeau (1852-1935), le plus sérieux des érudits qui a relevé tous les documents, chartes, actes divers relatifs à Talmont, n'a jamais fait mention de pèlerinage compostellan, même à propos du port ... ».
 
 
* T. Trilby,  de Thérèse de Marnyhac (1875-1962).

Le mythe de Talmont sur les chemins de Compostelle est né en 1938

Jacques Tribondeau a analysé la naissance de ce mythe.
En 1934 disait-il, Jeanne Digard* ouvrait la voie en situant Talmont sur la grande route de Blaye, sans donner aucune référence :
« L'importance de Talmont au Moyen-Age était due surtout à sa situation sur la grande route pour se rendre à Blaye. Bien qu'il existât une route par Pons, celle du littoral était d'autant plus connue qu'elle suivait l'ancienne voie romaine... ».

En 1938, après la traduction française du Guide du Pèlerin, le chanoine Tonnelier, bien connu pour ses approximations historiques, amplifiait :
« Le bourg se peupla vite, les bénédictins firent sa fortune, étant grands organisateurs du mouvement qui entraînait les foules vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils s'ingéniaient à créer des centres d'accueil, Talmont en était un. Là, les pèlerins retrouvaient ceux venus par la route de La Rochelle et de Saujon »…
Pour lui, la messe est dite, Talmont est devenu  
« plaque tournante et point de bifurcation important des routes terrestres et maritimes vers Compostelle ».
 
* Jeanne Digard, L’église Sainte-Radegonde de Talmont-sur-Gironde, PUF, 1934.

L’officialisation du mythe

Mais la vraie consécration compostellane, poursuivait Jacques Tribondeau, remonte à 1985, quand l'association parisienne La  Société des Amis de Saint Jacques est venue apposer une plaque Chemin de Saint Jacques  sur le mur du cimetière*, officialisant ainsi le rôle supposé de Talmont. Depuis, assure notre interlocuteur, le mythe prospère ... René de La Coste-Messelière, président de cette association, n'avait aucun doute quant au rôle de Talmont sur un itinéraire secondaire comportant un passage par Soulac. Mais il n'a jamais donné aucune autre référence que les textes de Digard et Tonnellier.
Evidemment si, dans nos coins, le pèlerinage de Compostelle date d'à peine 50 ans, on comprend mieux pourquoi il n'a pas encore imprégné les esprits ! »
 
Et la rédaction concluait : 
« en Charente, les tracés n’ont aucune valeur historique. Il suivent des voies attirantes par la beauté de leurs sites ou de leurs monuments. Ils font découvrir des communes oubliées du tourisme, parfois au grand étonnement de leurs habitants. 
Au fond le pèlerinage à Compostelle est une notion évolutive. Saint Jacques était très bon saint qui a su et saura s’adapter à toute configuration le concernant ». 
 
 
* L’église étant monument historique, il était interdit d’y apposer une plaque.

Et la semaine prochaine ?

Comme nous l'avons fait pour Soulac, la prochaine lettre sera consacrée au pèlerinage local de Talmont. 
 
 

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Denise Péricard-Méa