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Vitraux anciens de saint Jacques (2), lettre 117


Rédigé par Denise Péricard-Méa le 31 Août 2021 modifié le 31 Août 2021

La lettre 116 a montré qu'à Tours au XIXe siècle, il a été pratiquement impossible de retrouver le sens initial des images du vitrail de la baie n°5. Cette lettre complète les informations données sur ce vitrail et apporte d'autres exemples de la difficulté à décrypter ces vitraux.



Pas facile de faire parler une image

Daté de 1230, ce vitrail de Tours sur la vie de saint Jacques est le premier à représenter le miracle du « pendu-dépendu », on ne pouvait le comparer à aucun autre de la même époque. Le texte de la Légende Dorée a aidé à percer certains mystères, mais avec des approximations souvent hasardeuses.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, les identifications correctes s’oublient parfois au profit de lectures nouvelles tout aussi fausses que les premières. En voici un exemple étonnant :
En 1923, la très officielle « mission Rayon » qui parcourait la France pour repérer les plus beaux vitraux n’a rien vu d’intéressant dans celui de la baie n°5 de Tours ; en témoignent les légendes surprenantes du schéma qui en est résulté.
Il est intitulé « Verrière de saint Jacques, XIIIe » de la cathédrale de Tours et mentionne qu'elle est « complète mais parties brouillées » et porte une remarque surajoutée « schéma faux ».
De bas en haut, les médaillons sont renseignés comme suit :

Paris, Médiathèque du Patrimoine, Inventaire des vitraux d’Indre-et-Loire, fenêtre B, Pl. 203
Paris, Médiathèque du Patrimoine, Inventaire des vitraux d’Indre-et-Loire, fenêtre B, Pl. 203
 

Un homme à genoux devant un autre et les mains liées ; 
 

Un ange nimbé tenant les 3 clous et le suaire de la Crucifixion ; 
 

Un ange réveille deux personnages endormis ; 
 

Le saint va être obligé de boire une coupe ; 
 

Brouillé » 

 

 

Le « pendu-dépendu » de Cour-sur-Loire

Au long du bassin de la Loire, à partir des XVe et surtout XVIe siècles, plusieurs récits du « pendu-dépendu » s’égrènent sur des vitraux, plus ou moins détaillés, à Sully-sur-Loire puis, après Orléans, à Lestiou (peu avant Blois), Suèvres et Cour-sur-Loire, puis sur le Loir, à Vendôme…
Saint Jacques n’est-il pas là pour rappeler qu'il protège les voyageurs autant sur l’eau que sur terre ?

 
Comme à Tours, la lecture de trois vitraux, deux à Cour-sur-Loire le troisième à Vendôme, a posé question aux érudits du XIXe siècle. Il est facile de sourire de leurs erreurs, mais il est bon de se souvenir que les images n’ont intéressé les spécialistes qu’à partir de la fin de ce XIXe siècle. 

L’un de nos lecteurs, Jean-Claude Fontaine, nous a interrrogés sur la version qu’il a découverte dans un journal ancien : 

« … Un article de Jean Chavigny paru dans le n°16 du Flambeau du Centre de janvier-février de 1936 donne une version intitulée ‘La Légende des Trois Pèlerins’. Est-ce une version connue ? Que doit-on en penser ? »
 

Il s’agit de la lecture des six panneaux de la baie n°5, située dans le collatéral nord de l’église de Cour-sur-Loire (Loire-et-Cher), daté des années 1495 à 1515.
L’auteur donne la source de son information, un livre publié à Paris en 1913 par le curé de la paroisse, l’abbé Garreau (1868-1938) : Cour-sur-Loire, son église, sa chatellenie, son histoire. Curé de Cour entre 1898 et 1910, il faisait partie des curés érudits qui racontaient l’histoire de leurs paroisses, certains étant de véritables chercheurs mais d’autres n’ayant qu’un seul but, raconter un maximum de choses édifiantes propres à augmenter la piété de leurs paroissiens.

La lecture de l’abbé Garreau

S’il n’a pas été témoin des restaurations effectuées entre 1886 et 1894 par le peintre Adolphe Steinheil et le verrier Albert-Louis Bonnot, l’abbé Garreau en est le contemporain. Il raconte :

« A la fin du siècle dernier, le ministère des Beaux-Arts se chargea de la restauration des vitraux de Cour-sur-Loire. Ce fut Adolphe-Charles-Edouard Steinheil qui restaura le vitrail de la 1e nef ».


Cour sur Loire baie 5 actuelle détails
Cour sur Loire baie 5 actuelle détails

Les explications qu’il donne des images une à une sont faciles à commenter maintenant que la légende est reconnue :

1 - En bas à gauche :

« arrivée des pèlerins à l’auberge. L’hôte les reçoit pendant que sa femme prépare le diner ».
 

2 - Les pèlerins 

« sont couchés, l’hôtelier leur apporte un breuvage empoisonné afin de les dévaliser plus facilement. Mais le poison ne leur causera aucun mal et la renommée de leur sainteté se répandra bien vite dans le pays ». 

L’image montre bien trois pèlerins endormis et l’hôtelier penché vers eux. 
D’où viennent les informations sur le breuvage, le réveil des pèlerins, leur sainteté … ?
 

3 - L’hôtelier

` « Dénoncé, il passe devant les juges ; les pèlerins sont présents comme témoins, et l’accusé est condamné à être pendu haut et court ». 

Que dit l’image ? Au centre, le jeune pèlerin avec son bourdon, entouré de trois hommes. L’un d’eux est-il l’hôtelier? Derrière on voit nettement la mère, suivie du père.
 

4 - L’abbé voit ensuite :

« l’hôtelier pendu à la potence, devant les trois voyageurs ». 

Trois voyageurs ? On voit les deux parents et un troisième personnage, pèlerin lui aussi ? Ou saint Jacques ?
 

5 - Et là, coup de théâtre : 

« l’un des pèlerins enlève le pendu et le ressuscite, et les magistrats présents en restent ébahis ».
 

6 - Et enfin : 

« le ressuscité reconnaissant embrasse son sauveur ».

Que dit l’image ? A gauche, un aparté entre deux hommes ; au centre un gibet au pied duquel attend le bourreau ; à droite une scène d’adieux : les deux parents avec leurs bourdons, bien visibles, embrasseraient l’hôtelier en pleurant ? 
 
Mr. l’abbé Garreau avait sans doute entendu parler de la légende du « pendu-dépendu » puisqu’il met en scène trois pèlerins, un hôtelier et un pendu-dépendu. Avait-il lu l’étude du peintre Steinheil ? D’ailleurs, cette étude existait-elle ? Il est possible aussi qu’il ait simplement écouté les récits des paroissiens qui avaient assisté à la restauration et déjà réinterprété la légende.  


La vérité établie progressivement

En 1919, le jeune docteur Frédéric Lesueur, à la fois médecin, conservateur du château de Blois et bon connaisseur des églises du Loir-et-Cher, présenta une étude de ce vitrail lors d’une séance de la Société des sciences et lettres du Loir-et-Cher ; il le fit en des termes diplomatiques, ne voulant sans doute pas blesser l’abbé Garreau :

« le vitrail du bas-côté nord n'est autre que l'illustration d'un récit de la Légende dorée, concernant un pèlerin de saint Jacques condamné injustement a être pendu et sauvé par un miracle du saint, qui le soutint lui-même dans ses bras ».

Il faisait cependant une erreur en attribuant la source à la Légende Dorée qui ne mentionne ni la mère du pèlerin (qui apparaît dès le XIIIe siècle à la cathédrale de Tours), ni surtout la présence du coq et de la poule...
La première mention des coqs n’apparaît, sans doute pas avant 1350, dans les archives de la cathédrale de Santo Domingo de la Calzada, en Espagne où se fixe le lieu du miracle. Une bulle du pape d’Avignon, Clément VI (1342-1352), accorde des indulgences aux fidèles qui :

« témoigneraient des égards au coq et à la poule qui sont dans l’église [… et] tourneraient dévotement autour du sépulcre du saint de santo Domingo en récitant le Pater nosterAve Maria et Gloria ». 

Le premier à attribuer cette histoire à saint Jacques est le pèlerin Nompar de Caumont, en 1417.
On ne peut que regretter qu’en 1936, le journaliste du Flambeau du Centre ait failli à sa tâche en ne cherchant pas à vérifier sa source… Partout, même dans la région, la légende était connue.
Plus tard encore, Laurence Riviale1, docteur en histoire de l’art et spécialiste de vitraux, a découvert que la restauration de Steinheil avait été imparfaite, notamment dans le remontage des panneaux. Pierre-Mac Allart, membre actif de notre association, s’est fait un plaisir de reconstituer l’ensemble d’origine :
 

Vitrail reconsitué
Vitrail reconsitué
Les principaux épisodes du miracle du pendu-dépendu sont facilement reconnaissables
1) Les pèlerins endormis
2) L’arrestation
3) La pendaison
4) Le pendu est vivant !
5) Chez le juge
6) La dépendaison
 
Malheureusement, il n’existe aucun document datant d’avant la restauration du vitrail, mais la restauration a été réellement abusive. Outre le mauvais remontage des panneaux, les spécialistes ont noté le remaniement de la cheminée, la disparition des coqs qui n’auraient pas manqué d’être figurés, le visage de l’aubergiste, etc.

Le « pendu-dépendu » de la chapelle Saint-Jacques de Vendôme

Vendôme, scène du Pendu-Dépendu (cl. Médiathèque)
Vendôme, scène du Pendu-Dépendu (cl. Médiathèque)
Bien plus tôt, peu avant 1840, Gervais Launay (1804-1891) découvrit au musée de Vendôme ce vitrail dont il relève le dessin2 et cherche la signification. Facile, s’exclame-t-on quand on connaît la légende, c’est la scène où la chambrière dissimule une coupe dans la besace de l’un des pèlerins ! Certes, mais Launay ne connaît pas cette légende.  
En revanche, il connaît bien cette lettre du XIIe siècle dans laquelle l’évêque de Rennes et l’abbé de Vendôme reprochent à Robert d’Arbrissel, fondateur du couvent féminin de Fontevraud de mener une vie déréglée. Il voit donc sur cette image le fondateur de Fontevraud couché entre deux religieuses de son ordre, à des fins de mortification. Soucieux de vérifier, il envoie son dessin à Paris au Comité Historique des arts et monuments, afin de recueillir les avis des plus grands experts. L’examen en a été fait lors de la séance du 27 janvier 1841, publié dans le bulletin 1840-1841, p. 196. Bien entendu, il est immédiatement contré par le secrétaire du Comité, Adolphe-Napoléon Didron (1806-1867) :

« [...] il n'y a pas deux femmes dans le lit [...] Il serait plus naturel de voir dans cette scène, un vieillard couché entre sa femme et son fils avec lesquels il va sans doute accomplir un pèlerinage [...] La femme éveillée qui tient la panetière où elle jette de l'argent, est une femme charitable qui a donné l'hospitalité à trois pauvres pèlerins et qui leur fait l'aumône pendant leur sommeil ».

Et il ajoute :

« Il faudrait voir si ce vitrail de Vendôme n'a pas été restauré et si le personnage qui touche à l'une des escarcelles n'était pas un homme primitivement. Dans ce cas ce serait l'aumône de saint Nicolas ; dans le cas contraire on doit chercher l'interprétation de cette scène dans quelques légendes de pèlerins… ». 


Disparitions successives

Vendôme, vitrail précédent refait.
Vendôme, vitrail précédent refait.
Trente ans plus tard, lors du Congrès archéologique de France qui s’est tenu à Vendôme en 18723, Gervais Launay présente une « Observation sur le vitrail de l’hospice Saint-Jacques de Vendôme » en mentionnant Robert d’Arbrissel comme si l’erreur d’identification n’était pas de son chef. Sans le moindre scrupule, il reprend mot pour mot l’hypothèse formulée par Didron en 1842 comme si elle était sienne. Une vengeance de l’historien local blessé par l’expert parisien ? Pris par d’autres tâches, a-t-il puisé dans les articles anciens ? Le plus étonnant est qu’il n’a pas cherché plus loin à cette occasion… 
Depuis, ce vitrail a disparu. Il provenait de la chapelle de l’hôpital Saint-Jacques. Il semble évident qu’il a été un élément d’un vitrail plus complet représentant plusieurs épisodes de la légende du « pendu-dépendu ». Il a été démonté au moment de la Révolution et a fait partie d’un lot du mobilier acheté par la paroisse de Villiers-sur-Loir, pour meubler sa propre chapelle Saint-Jacques. Il n’a sans doute pas été remonté à Villiers puisqu’il se retrouve ensuite au musée de Vendôme. Quant aux autres éléments, ils étaient certainement en trop mauvais état pour être remontés ailleurs.
En 2010, l’association Résurgences du Vendômois avait reproduit ce vitrail. Cette copie a disparu ,elle aussi, à ce jour.

A Cour-sur-Loire, cherchons l’erreur

Cette verrière du XVIe siècle fut, comme les autres, restaurée par Steinheil entre 1886 et 1894.
Elle offre un nouvel exemple d’une restauration abusive.
Elle est décrite ainsi dans une monographie de 19444

« Le vitrail du bas-côté représente les 12 apôtres, enfants et nus, groupés autour de Jésus, de ses parents et de ses proches ».
Aucun autre exemple n’existe d’un collège d’apôtres représentés en enfants.

Le ministère de la Culture, lui, ne s’y trompe pas, il la titre « Les trois Maries ». Comme la lettre 94 l’a rappelé à l’occasion de la représentation de saint Jacques enfant costumé en pèlerin, ce thème de la Sainte Parenté (dit aussi « les trois Maries ») montre la famille des trois filles de sainte Anne et Joachim. 
Mais, curieusement, le ministère ne s’étonne pas de cette surpopulation d’enfants très inhabituelle. Le peintre, lui, s’est permis de nommer chacun des personnages, excepté les trois Maries et Jésus, sans craindre de rajouter les apôtres étrangers à la famille.
Une représentation unique de la Sainte Parenté
Une représentation unique de la Sainte Parenté

On y voit : 
Sur le panneau de gauche : 
 Marie, Dalpheus et leurs quatre enfants, quatre apôtres, les saints Jacques le mineur, Jude, Philippe et Simon le Zélote.
Sur le panneau de droite :
 Marie, Zébédée, saint Jacques porteur du bourdon et saint Jean porteur du calice.
Au centre : 
 Marie, saint Joseph et Jésus, entourés des apôtres saint Pierre et ses clefs, au centre, André (par déduction car illisible), Barthélémy, Thomas, Mathieu.
Il manque Judas, dit l’Iscariote… 
Singulière audace ou ignorance du peintre qui prend une grande liberté avec les évangiles ! Pour lui, tous les apôtres sont autant de frères et cousins de Jésus. A la place de quel dessin a-t-il a intercalé ces cinq personnages supplémentaires ? Car jamais le XVIe siècle n’aurait permis une telle interprétation des textes…  
Cette restauration a donné à Cour-sur-Loire une verrière unique en son genre.


1 - « Les vitraux du XVIe siècle consacrés à la légende du « pendu-dépendu » : nouvelles informations iconographiques », Histoire de l'art, 1998, n°40-41, p. 113-125.
2 - Bibl. mun. Vendôme, aquarelle du vitrail, album Launay, V. 206. Dimensions de l’aquarelle 242x149.
3 - XXXIXe session, 1872, Vendôme, 1873, p. 194-195.
4 - Archives départementales de Loir-et-Cher F 1332


Des recherches à poursuivre

Ces exemples des lettres 116 et 117 montrent qu’une bonne connaissance de l’histoire et des légendes de saint Jacques, complémentaire de celles des spécialistes des vitraux est d’un grand intérêt pour leur interprétation et l’étude de leurs rénovations.
Les faire découvrir au public, habitants, touristes et pèlerins, dans leur état actuel et leur histoire, entre dans les objectifs du projet européen Etoiles du Patrimoine Saint-Jacques. Il a également pour ambition de permettre des comparaisons internationales entre des œuvres traitant du même thème.

Denise Péricard-Méa